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Dans les rues de Bonanjo, il est une bâtisse à la beauté fanée, dont les pierres, aujourd’hui fatiguées, racontent pourtant l’une des plus grandes pages de l’histoire camerounaise. Le palais de King Bell, construit par August Manga Ndumbé, père de Rudolf Duala Manga Bell, est aujourd’hui à l’abandon. Et ce que l’on en a fait – ou plutôt ce que l’on n’en a pas fait – illustre cruellement notre incapacité collective à protéger notre mémoire. Ce lieu, jadis symbole d’autorité, de diplomatie, d’organisation sociale raffinée, est devenu l’ombre de lui-même. Pourtant, son architecture, sa localisation, et son histoire en font un monument essentiel.

Ce n’est pas une légende : avant l’arrivée des colons, le Cameroun avait ses palais, ses rois puissants, ses structures sociales complexes, loin de l’image de peuples vivant tous dans des huttes de potopoto, que certains manuels scolaires veulent encore faire croire. Oui, nous devons réécrire l’histoire, parce que l’Histoire – la vraie – a été tronquée, minimisée, voire effacée. Ce palais était le cœur politique et spirituel du peuple bell, le lieu de décisions majeures, de rituels, de transmission, de diplomatie. Et c’est dans ce même palais que le drame a frappé la dynastie Bell. Des tragédies, des conflits internes, des histoires morbides ont marqué les lieux, au point où la lignée royale a fini par fuir ce symbole pour s’installer à Bali, où se trouve aujourd’hui la chefferie traditionnelle Bell. Mais doit-on pour autant laisser ce palais mourir, sous prétexte que le passé y est lourd ?

Doit-on rayer de la carte les lieux de mémoire qui ont fait notre peuple ? Chaque pierre, chaque marche de ce palais est un témoin. Même l’arbre sur lequel Rudolf Duala Manga Bell fut pendu par les Allemands existe encore. Et pourtant, rien, ou si peu, n’a été fait pour transformer ce lieu en musée, en centre de mémoire, en symbole de résistance. Ce n’est pas seulement le colon qui a effacé notre histoire. C’est nous-mêmes, aujourd’hui, qui l’enterrons par négligence, par désintérêt, par distraction. Le Ngondo, autrefois socle spirituel et traditionnel du peuple sawa, s’est transformé en théâtre d’apparats, de loges et de mascarades, où le sens profond du sacré, de l’éthique, de la transmission a été relégué au second plan. Où sont les voix des intellectuels ? Où sont les écrivains qui devraient porter haut la mémoire des Ndumbé, Manga Bell, Mandessi Bell ? Où sont les livres, les films, les récits qui transmettent cette mémoire aux jeunes générations ? Aujourd’hui encore, les tombes des rois sont proches du palais, mais qui s’y recueille encore ? Qui raconte encore aux enfants que ce lieu fut le siège d’un pouvoir respecté jusqu’au Sud-Ouest, que ce roi-là était un diplomate redouté, et non un simple « chef de clan tribal » comme on le lit parfois ? Il ne s’agit pas de nostalgie. Il s’agit de responsabilité historique.

L’abandon du palais de King Bell n’est pas qu’un scandale patrimonial : c’est le symptôme de notre déconnexion avec nos propres racines. Et ce n’est pas la faute des colons, ni même des gouvernements seuls. C’est aussi la faute d’un peuple qui n’écoute plus ses ancêtres. Le vent violent du jour des obsèques du prince René Douala Manga Bell, cette pluie torrentielle qui avait dispersé l’assemblée, n’était peut-être pas qu’un simple hasard climatique. C’était peut-être le cri du passé, qui refuse de mourir en silence. Alors, que faisons-nous ? Allons-nous continuer à enseigner que nous venons de la « sauvagerie », sans montrer les hauteurs de notre propre civilisation ? Ou allons-nous enfin, nous-mêmes, remettre à l’endroit notre récit ? Il est temps de restaurer le palais, mais aussi de restaurer notre regard. Car sans mémoire, il n’y a pas de dignité. Et sans dignité, il n’y a pas de nation.

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