En 1916, Douala est frappée par la disparition du roi Dika Akwa, l’une des grandes figures de la chefferie traditionnelle de la ville. Sa mort plonge son peuple dans le deuil et donne lieu à d’imposantes cérémonies funéraires. Au port de Douala, une foule considérable se rassemble pour accueillir sa dépouille et lui rendre un dernier hommage. Ce jour-là, au bord du Wouri, tout un peuple accompagne son roi vers l’éternité. Sur le quai du port de Douala, les indigènes attendent le corps de leur roi. Nous sommes bien en 1916. Dans la chaleur lourde ou peut-être du froid qui enveloppe les eaux du Wouri, des hommes se tiennent debout, immobiles, le regard tourné vers les navires, comme si chacun retenait son souffle devant l’Histoire. Ils sont venus accueillir une dernière fois le roi Dika Akwa, dont la dépouille revient vers la terre des siens. Sur les planches du débarcadère, entre les marchandises, les embarcations et les silhouettes aux visages tristes, l’attente prend les couleurs du deuil et du recueillement.

l’arrivée du navire est guetté à l’horizon, car on attend le retour d’un souverain vers son peuple, d’un homme vers ses ancêtres, d’une mémoire vers la terre qui l’a vu naître. Dans les regards graves de ceux qui patientent au bord du fleuve se devinent le respect dû au chef disparu, la fidélité à une autorité traditionnelle et cette douleur contenue des peuples qui savent que certains départs referment une époque. Le Wouri lui-même est pareil à ce mouvement au ce dur moment où Douala attend son roi pour lui offrir, une dernière fois, la dignité de ses enfants. Le corps du roi Dika Akwa arrive afin.

Les maitres de cérémonies prennent possession, on sent qu’à cette époque il y a plus de cent ans, il existe déjà un protocole funéraire bien organisé, puisqu’autour de la dépouille royale, la foule s’est resserrée dans une solennité presque sacrée. Les hommes vêtus de blanc côtoient les autorités, les soldats et les notables, tandis que tous les regards convergent vers celui qui revient parmi son peuple pour la dernière fois. il se joue une scène chargée d’émotion. Le roi n’est plus l’homme vivant que l’on venait écouter, saluer ou consulter ; il est désormais cette dépouille précieuse que les siens s’apprêtent à conduire vers sa dernière demeure.

Les gestes deviennent mesurés, les visages graves, les paroles rares. Il faut recevoir le souverain avec dignité, l’entourer des égards dus à son rang et le restituer à la terre de ses ancêtres. Sur ce débarcadère encombré d’hommes, l’administration coloniale et le peuple douala se retrouvent autour d’un même cercueil, mais chacun porte sans doute en lui sa propre lecture de l’événement. Pour les siens, l’instant Dika Akwa est revenu chez lui. Après le voyage, après l’éloignement, voici l’heure du retour définitif.

Et tandis que les eaux du Wouri étale calmement sa splendeur qui est ignorée pour l’instant présent, car les fils de Douala pleurent leur roi, ils sont préoccupés de se faire le tour de ville et d’accompagner, avec respect et gravité, sur de dernier chemin qui conduit un souverain vers la chefferie. Sur les rues boueuses de Douala, le cortège funèbre s’étire lentement derrière la dépouille du roi Dika Akwa. En cette année 1916, la ville semble avoir suspendu son agitation pour accompagner son souverain vers son ultime demeure.

À la tête de la procession, une fanfare avance avec gravité, faisant entendre des musiques funéraires dont les notes donnent une voix à la tristesse collective. Les hommes marchent en rangs serrés, certains vêtus de noir, d’autres de blanc, tandis que des brassards noirs portés en signe de deuil rappellent la solennité de l’événement. Dans cette longue colonne humaine se côtoient musiciens, notables, dignitaires, représentants de l’administration et habitants venus rendre un dernier hommage au roi. La route de terre, bordée d’arbres et d’habitations, devant les gamins au ventre ballonné, devient pour quelques heures le théâtre d’une histoire qui rappelle la grandeur de l’homme qui s’en va.

Chaque pas rapproche Dika Akwa de sa dernière demeure, chaque note de musique raconte le souvenir d’un règne et chaque brassard noir porte une part du chagrin de la communauté. Le noir et le blanc se mêlent alors comme deux couleurs d’un même adieu, l’une disant la douleur, l’autre semblant accompagner le défunt vers le monde des ancêtres. Le roi ne conduit plus la marche ; désormais, c’est tout un peuple qui marche pour lui, l’accompagnant une dernière fois à travers cette terre de Douala dont son nom restera désormais inséparable.
