Mag-Afriksurseine-Mars-2024

CHARLY ATEBA, LA FILLE DE CHARLES ATEBA EYENE PARLE DE SON PERE

 

La fille du célèbre intellectuel Charles Ateba Eyene a décidé, en ce début d’année, d’écrire à son père. Mais au-delà de cette adresse filiale, c’est surtout à la communauté camerounaise qu’elle s’exprime, notamment à celles et ceux qui ont connu son père. Cette lettre  prend la forme d’une lettre mémorielle, sobre et profondément humaine. « Aujourd’hui, mon père aurait eu cinquante-quatre ans. Il est parti en 2014, à quarante-trois ans, et depuis ce jour, notre vie a basculé. Contrairement à ce que beaucoup imaginent, rien n’a été facile après son départ. Beaucoup de portes se sont fermées. Des repères ont disparu. Des soutiens que l’on croyait acquis se sont effacés. Des visages ont changé. Nous avons dû apprendre à avancer autrement, avec le manque, les questions et parfois le silence. Mais nous avons tenu, pas à pas. Mon père rêvait d’atteindre ses cinquante ans. C’était une victoire pour lui, car, dans sa famille, peu y étaient parvenus. Il en parlait avec fierté, avec espoir. Aujourd’hui, j’aurais tant aimé qu’il soit là. Qu’il voie ses petits-enfants. Qu’il découvre ce que nous sommes devenus. Qu’il continue de nous orienter, de nous conseiller, de nous rappeler l’essentiel. Son départ m’a appris une chose précieuse : la présence, la bienveillance et la transmission comptent énormément dans une vie. Les liens humains, lorsqu’ils sont sincères, peuvent soutenir, relever et guérir.

C’est un appel à aimer davantage, à entourer ceux qui restent et à ne jamais banaliser l’impact que nous avons les uns sur les autres. Ce message n’est ni une plainte ni un reproche. C’est un témoignage. Pour honorer sa mémoire. Pour dire que son héritage vit encore à travers nous. Et pour rappeler que l’amour, lui, ne meurt jamais. Joyeux anniversaire, papa. Tu nous manques. Chaque jour. » Cette lettre, qui souhaite un joyeux anniversaire à un père disparu, s’inscrit dans une écriture du deuil refusant à la fois la plainte et l’accusation, pour se déployer dans la forme plus exigeante et plus rare du témoignage. Sa force réside dans un ethos de sincérité et de retenue, à partir duquel la voix qui s’exprime se donne comme légitime, non par revendication, mais par expérience, à la fois filiale et existentielle. Par une parole humble et maîtrisée, l’autrice transforme une épreuve intime en réflexion partagée, faisant du manque non un cri, mais une parole structurée. On remarque à  travers son texte  une argumentation morale implicite, un usage mesuré de l’émotion et une construction narrative fondée sur la durée, ses mots dépassent le récit individuel pour interroger la portée humaine de la perte, la valeur des liens et la persistance de la transmission. Elle est à la fois sobre et dense, invite à une lecture attentive de ses ressorts où le souvenir devient sens et la douleur, continuité. C’est à partir de ces  idées très profondes   que nous avons pris le temps de comprendre cette lettre et d’en restituer la portée.

 

La publication de cette lettre  s’apparente à un réquisitoire silencieux, parce que les mots reposent  sur un ethos de sincérité et de retenue. Elle ne cherche ni à se justifier ni à accuser, elle se présente comme une témoin légitime, à la fois parce qu’elle est fille et parce qu’elle est survivante du manque. « Ce message n’est ni une plainte ni un reproche. C’est un témoignage. » Cette phrase explicite la posture rhétorique ;  elle désamorce toute lecture polémique et établit une autorité morale fondée sur l’expérience vécue. L’ethos est ainsi humble, crédible et apaisé. Bien que le texte soit profondément émotionnel, le premier constat est clair : la disparition d’un être bouleverse durablement les vivants. C’est pourquoi Charly Ateba en apporte la preuve par l’expérience : difficultés matérielles, isolement, silences, désillusions. L’emploi du  » je  » installe une voix personnelle, assumée, mais jamais narcissique. Le passage récurrent au  » nous  » élargit l’expérience individuelle à une communauté familiale ;  » notre vie a basculé « ,  » nous avons tenu « . « La présence, la bienveillance et la transmission comptent énormément dans une vie. » Le raisonnement est inductif, partant du vécu singulier pour atteindre une vérité générale. L’émotion demeure contenue. Le pathos est central, mais strict. Charly  recourt à des anaphores implicites par la répétition de structures ; « Des repères ont disparu. Des soutiens… Des visages… ». Cette accumulation suggère l’ampleur de la perte sans la dramatiser. L’adresse directe au père en clôture,  « Joyeux anniversaire, papa »,  renforce l’intimité du propos. L’émotion naît moins de la plainte que de la pudeur. La lettre  ne se contente pas de dire,  il agit. Il remplit trois fonctions rhétoriques : commémorer, dans une perspective mémorielle ; transmettre une leçon de vie ; rassembler les vivants autour d’une valeur fondamentale, l’amour.  » L’amour, lui, ne meurt jamais  » agit comme une formule performative, presque proverbiale.

 

Le message relève d’un récit de deuil non événementiel ; l’événement,  la mort,  est connue, mais l’enjeu n’est pas ce qui s’est passé ; il réside dans ce que cette disparition a produit dans le temps. Il s’agit donc d’un message de transformation intérieure. On peut en dégager un schéma narratif minimal mais solide. « Il est parti en 2014… notre vie a basculé. » L’alternance entre le passé composé « il est parti », « nous avons dû apprendre » et l’imparfait « il rêvait », « il en parlait » est signifiante ;  le passé composé marque la rupture brutale, tandis que l’imparfait installe la durée et la continuité du souvenir. Le présent, quant à lui, sert à exprimer la persistance du manque « tu nous manques » et la valeur intemporelle des enseignements « l’amour ne meurt jamais ». Les épreuves sont clairement identifiées ; isolement, perte de repères, disparition des soutiens. A celles-ci succède l’apprentissage : « Nous avons dû apprendre à avancer autrement. » Le savoir acquis est celui de la présence, des liens et de la transmission. Le message suit ainsi un parcours initiatique, allant du deuil vers la sagesse. Le passé traumatique de la perte, le présent du manque, « tu nous manques »,  et un présent intemporel des valeurs, où « les liens humains peuvent soutenir », se superposent. Cette stratification temporelle confère au texte une véritable épaisseur existentielle ; le deuil n’est pas clos, mais intégré.

 

Le père n’est pas idéalisé de manière excessive. Il est présenté à travers ses rêves, « atteindre ses cinquante ans », sa fierté familiale et son rôle de guide moral. Il devient ainsi une figure de transmission, davantage qu’un héros ou qu’une victime. La fin adopte une forme épistolaire implicite, fondée sur l’adresse directe et la signature. Elle transforme le texte  en lettre posthume, renforçant l’intimité de la fille à son défunt père, qui peut aussi une déclaration publique qui va marquer son entrée sur l’arène. Sous l’angle rhétorique et narratif, l’objectif du texte  se distingue par une argumentation morale discrète mais puissante, un récit de deuil sans dramatisation, fondé sur la durée et l’apprentissage, et une émotion maîtrisée, née de la retenue plutôt que de l’excès. Il ne raconte pas seulement une absence,  il organise un sens, fait du manque une parole et du souvenir une continuité. Sacrés, les enfants d’Ateba Yené

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