Lorsqu’on arrive en Occident et que l’on demeure dans certains petits pays ou dans des villes où les perspectives paraissent limitées, il est naturel d’éprouver parfois l’envie de retourner en Afrique, là où l’on retrouve ses repères, ses habitudes et cette impression profonde de liberté que procure la terre familière. J’étais alors en Italie lorsqu’on me proposa la direction d’un cabinet d’expertise managériale. Une telle proposition pouvait suffire à tracer une carrière et à m’assurer un avenir professionnel confortable. J’avais, en quelque sorte, un destin déjà dessiné devant moi. Pourtant, quelque chose résistait en moi. L’Italie me proposait presque tout, tandis que Paris ne me proposait absolument rien. Le choix raisonnable aurait donc été de rester là où une fonction, une stabilité et une reconnaissance professionnelle m’attendaient. Mais la vie ne se construit pas toujours à partir de ce qui est raisonnable. Elle se construit aussi à partir de cette intuition intérieure qui pousse parfois un homme à abandonner une certitude pour aller vers un horizon dont il ignore encore tout. Je me dis alors que l’Italie me proposait tout et que Paris ne me proposait rien, mais que j’irais malgré tout à Paris. On m’avait répété que c’était là que les choses se passaient, que cette ville pouvait être difficile, exigeante, parfois indifférente, mais qu’elle savait aussi offrir une place à ceux qui avaient suffisamment de volonté pour la chercher. Je vins donc à Paris. Car Paris est une fête.

Ce n’est pas une ville comme les autres, c’est la seule ville qui a une vocation à l’universelle. C’est une ville qui vous comprend, vous accompagne et vous aide. Il y a le charme de la vie. Elle a des kermesse pittoresque. Comme beaucoup de ceux qui arrivent dans une grande capitale avec davantage de rêves que de certitudes, je courus de rue en rue. Il fallait chercher, comprendre, apprendre, rencontrer, recommencer et surtout ne pas se décourager. Paris ne m’attendait pas. La ville ne me devait rien. Il fallait conquérir chaque petite avancée et accepter que les débuts soient faits d’incertitudes, de portes fermées et de longues attentes. Puis, progressivement, les choses commencèrent à changer. Je reçus cinq prix littéraires. J’allai de formation en formation, multipliant les apprentissages et les expériences. Les rencontres se firent plus nombreuses, les possibilités également. Celui qui, autrefois, courait les rues à la recherche d’une ouverture se retrouva peu à peu sollicité. Aujourd’hui, mon téléphone sonne presque toutes les cinq minutes. C’est peut-être cela, Paris. Une ville qui ne promet rien à celui qui arrive, mais qui peut beaucoup donner à celui qui accepte de se battre, d’apprendre et de persévérer.

Elle enseigne que le destin n’est pas toujours là où une place nous attend déjà. Il se trouve quelquefois là où aucune place n’existe encore et où il faut avoir le courage de construire la sienne. Paris, c’est aussi l’Afrique. On y retrouve ses langues, ses visages, ses musiques, ses débats, ses ambitions et une partie de cette diaspora qui continue de vivre avec le continent dans le cœur. Paris demeure la Ville Lumière, un immense carrefour où se croisent les cultures, les idées et les destins. Pour celui qui avait choisi de quitter une certitude afin de poursuivre une possibilité, c’était peut-être ici, finalement, que les choses devaient se passer. A Paris ce qui compte c’est l’information, mais personne ne sera prête à vous le donner. Lorsqu’on arrive à Paris, il faut aussi apprendre très vite à chercher l’information par soi-même.

L’une des premières erreurs consiste à croire que les anciens, simplement parce qu’ils vivent en France depuis longtemps, possèdent nécessairement les meilleures réponses. Il ne faut pas à tout prix rechercher les doyens ni considérer leur ancienneté comme une garantie de connaissance. Certains peuvent évidemment être de précieux conseils, mais d’autres transmettent leurs propres peurs, leurs déceptions et parfois une vision de la France qui correspond davantage à leur parcours personnel qu’à la réalité de celui qui vient d’arriver. Je me souviens ainsi d’un frère qui m’avait carrément conseillé de retourner en Afrique parce que, selon lui, la vie était trop dure ici. Cette phrase m’avait profondément choqué. Je venais chercher des possibilités et l’on me parlait déjà de renoncement.

Quelque temps plus tard, le hasard voulut que ce même frère vienne me demander mon adresse afin de l’aider dans des démarches administratives après la perte de ses papiers. Sacré frère ! Il ne faut donc jamais construire son avenir uniquement à partir d’informations obtenues par personnes interposées. Il faut se déplacer soi-même, aller voir, poser des questions, frapper aux portes et affronter directement les réalités. Il ne faut pas avoir peur de l’administration. Lorsqu’une information manque, il faut la demander. Lorsqu’une réponse tarde, il faut écrire. Lorsqu’une démarche paraît compliquée, il faut chercher le service compétent, consulter les textes et recommencer autant de fois que nécessaire. C’est aussi de cette manière que l’on apprend à connaître le pays dans lequel on vient de s’installer. Certains anciens finissent malheureusement par transformer leur propre expérience en vérité générale. Ils racontent ce qu’ils pensent savoir, mélangent parfois des règles anciennes avec des procédures nouvelles et présentent leurs impressions personnelles comme des certitudes administratives. Ils vivent quelquefois dans une sorte d’incantation permanente où tout serait impossible, où les portes seraient définitivement fermées et où celui qui vient d’arriver devrait déjà apprendre à renoncer. Il faut écouter les expériences, mais conserver son discernement. Une expérience individuelle n’est jamais une loi universelle.

L’autre conseil que je donnerais est de ne pas arriver à Paris en commençant par dénigrer Paris devant ceux qui vous accueillent. La capitale possède évidemment ses défauts, ses difficultés, ses injustices, son coût de la vie, sa solitude et son rythme parfois épuisant. Tout cela est visible au premier regard. Mais regarder seulement les défauts d’une ville, c’est oublier son histoire, ses possibilités et ce qu’elle représente. Le débutant regarde souvent Paris avec les yeux de celui qui compare immédiatement. Il faudrait aussi apprendre à la regarder avec les yeux de celui qui cherche à comprendre. Paris ne se découvre pas en quelques semaines. Il faut du temps pour saisir ses codes, ses administrations, ses réseaux, ses institutions et ses possibilités. Une grande ville ne livre pas immédiatement ses secrets à celui qui vient d’arriver. Il faut marcher, observer, apprendre et parfois se perdre avant de trouver sa propre direction. C’est ainsi que j’ai compris qu’il ne fallait jamais laisser les découragements des autres devenir les limites de ma propre existence. Paris peut être difficile, mais la difficulté n’est pas une interdiction d’avancer. Il faut aller chercher soi-même l’information, vérifier ce que l’on vous raconte et surtout ne jamais confier entièrement son avenir aux vieux Parigo qui ont 45 ans de vie en France, ce sont des véritables poubelles à ragots. Ils sont dans l’incantation.
