Cet article traversé d’un humour tendre et parfois malicieusement décalé, se veut avant tout un hommage vivant à Maître Zimbo, une manière de le faire revivre à travers les mots, les souvenirs et les sourires qu’il continue de susciter. Car, au fond, la véritable importance de la mort ne réside pas seulement dans le départ, mais dans ce qu’elle laisse derrière elle. Comme le suggérait Jean d’Ormesson, l’essentiel tient à ceci que les vivants puissent encore parler de ceux qui sont partis, les évoquer, les raconter, les faire exister autrement. Et si ce récit prête parfois à sourire, c’est sans doute la plus belle preuve que l’homme, lui, n’a pas tout à fait disparu.
Je vais rappeler le souvenir d’une personne célèbre du quartier Ndengué que les jeunes âgés de vingt ou vingt-cinq ans ne peuvent pas connaître, puisqu’il y a déjà vingt-six ou vingt-sept ans qu’il s’en est allé. Maître Zimbo, c’était sûrement son sobriquet, car c’était un homme épars dont l’imagination exaltée avait plongé dans la mystique. Un homme haut en couleur, du quartier Ndengué. Oui Maitre Zimbo, surnom sonore et presque théâtral, comme s’il sortait tout droit d’une scène mystérieuse où la vie aurait décidé de jouer une comédie un peu déjantée. Zimbo, c’était d’abord une allure. Un beau garçon, charmeur sans même s’en rendre compte, avançant avec cette démarche ondulante qui lui valut le surnom espiègle de Mademoiselle. Une marche souple, presque chorégraphiée, qui aurait fait pâlir d’envie certains mannequins un peu trop sérieux. Mais derrière cette grâce se cachait un amoureux du football, un vrai, un pur, un de ceux qui considèrent le ballon comme une extension sacrée de leur âme. Il fut le capitaine de l’équipe du quartier Sabaya, dénommée les Onze Frères, une formation redoutable et talentueuse qui nourrissait l’ambition d’aller loin dans ce sport, avec une nostalgie remontant au Bafia Club.
Né jumeau, Zimbo était un joueur de luxe qui n’aimait pas être agressé ou brutalisé en plein jeu, comme le font souvent les défenseurs rugueux. Pour lui, le football devait se jouer de manière classique, à la brésilienne. Le football, pour lui, n’était pas un champ de bataille mais une œuvre d’art. Le meilleur dribble ne devait pas être stoppé par un tacle en arrière. Avec Maître Zimbo, ce genre d’attitude ne passait pas et le mettait dans tous ses états. Il donnait un premier avertissement à la place de l’arbitre et, en cas de récidive, il réglait lui-même le problème, au grand désarroi de l’arbitre. Sur un stade, Zimbo était un véritable cerbère. Lorsque l’arbitre expulsait un joueur, même de l’équipe adverse, personne ne pouvait refuser de sortir. Zimbo vous faisait quitter le terrain rien qu’avec son regard. Celui qui s’aventurait à le tacler en arrière après avoir été éliminé par un beau dribble recevait un coup de poing. Zimbo était un homme fort. Sur le terrain comme en dehors, il imposait une autorité naturelle, presque mythologique. Un regard suffisait pour faire sortir un joueur expulsé, même le plus récalcitrant. Et que dire de son fameux sens du « retour » . Une sorte de justice parallèle, expéditive et musclée, où Zimbo se faisait défenseur autoproclamé des plus faibles. Il avait ce goût presque chevaleresque, bagarreur selon les versions, pour remettre les pendules à l’heure, même à minuit, même à l’autre bout de la ville, pourvu qu’on lui paie le transport pour réduire son adversaire fort à l’impuissance.
Dans le quartier Ndengué et au delà, on lui reconnaissait ce goût prononcé du justicier nocturne. C’était connu, lorsqu’une personne réputée forte avait frappé un plus jeune, Maître Zimbo devenait son adversaire. Il n’attendait pas. Il achetait le problème. Même si l’agresseur avait voyagé, il demandait à la famille de la victime . Il infligeait alors une leçon mémorable qui restait longtemps dans les esprits. Il frappait durement et rappelait à tous que c’était son statut et personne ne devrait lui contesté cela. Du jour au lendemain, comme happé par une autre dimension, Zimbo changea de registre. Maître Zimbo devint voyant, féticheur et cartomancien. Il était passionné de l’ésotérisme. il aimait les choses de l’orient. passait des nuits à faire des incantations magiques, parlait de la divination, sans grands repères. ça brouillait dans sa tête, mais quand on l’écoutait calmement, on remarquait une vaste culture de la vie mystique. Beaucoup d’habitants le considéraient comme un charlatan. Certains disaient qu’il était simplement obnubilé par les choses du ciel qu’il ne maîtrisait pas. Pourtant, après ses consultations, il prédisait l’avenir avec une précision étonnante je dirai à 100%. Moi-même, je l’ai consulté. Il m’appréciait particulièrement et m’a prédit quatre événements de ma vie qui se sont réalisés. Deux se sont produits dans les premières années et les deux autres au cours des vingt dernières années. Je ne pouvais dont pas le considérer comme un fou.
Très spirituel, il possédait une grande Bible qu’il appelait son bréviaire et qu’il faisait lire à ses consultants pour leur donner leur passage divin. Comme beaucoup d’illusionnistes, il avait un caractère affirmé et taquin. L’homme n’était pas de tout repos. Taquin, imprévisible, parfois franchement volcanique, il aimait se présenter brusquement devant quelqu’un en poussant un cri strident pour le déstabiliser. Il était sûr de lui, fort physiquement, parfois dérangeant, mais aussi profondément humain. Dans ses moments de lucidité, il était à l’écoute des problèmes. Je connais de nombreuses hautes personnalités de Yaoundé qui venaient le consulter, et le quartier Ndengué en est témoin. Des personnalités influentes de Yaoundé venaient discrètement le consulter, preuve que même les sceptiques les plus élégants gardent toujours une petite place pour le mystère. Il pratiquait une forme de magie mêlant influences indiennes, syncrétisme chrétien et traditions africaines. Devant sa maison, on pouvait voir un jardin d’herbes hallucinogènes dont lui-même consommait les jours de disettes pour calmer sa soif ou sa faim. Comme beaucoup de mystiques agités, avec les vies trop intenses, la fin survint brutalement. Une histoire banale devenue tragédie. Maître Zimbo s’en est allé tragiquement, poignardé par un autre féticheur après avoir bu sa bière. Dans un bar du quartier Ndengué, il avait saisi la bouteille de ce confrère et en avait bu une gorgée. Ce geste n’a pas plu à son vis-à-vis qui s’est emporté violemment. Pour une bière partagée, ou plutôt empruntée sans permission, un geste mal interprété et une colère soudaine, Certains parlent d’un couteau, d’autres disent qu’il a été frappé à la tête avec la bouteille.
Transporté à l’hôpital, il n’a pas reçu les soins appropriés à temps. Son bourreau féticheur lui aussi, serait revenu le chercher pour le secourir traditionnellement, mais Zimbo avait déjà perdu trop de sang et succomba à sa blessure. Le quartier était en émoi. Zimbo dérangeait, mais il était aimé. L’intervention de la gendarmerie fut nécessaire pour protéger son agresseur qui s’était caché. Les jeunes organisèrent les obsèques avec dignité. Beaucoup, comme Patrick Kesseng, contribuèrent de manière déterminante à leur organisation afin qu’il soit enterré dignement. C’était un homme bon, un génie torrentiel du verbe, un architecte méticuleux de la vie qui cherchait à interpréter la nature. Mais la fatalité l’a arraché trop tôt à l’existence. Nous lui rendons hommage aujourd’hui en souvenir de sa mémoire. C’est Patrick Kesseng qui a contribué à la plupart des anecdotes de cet article et, où qu’il se trouve, nous espérons qu’il ressentira que ses contemporains ne l’ont pas oublié.
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