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​L’article que j’ai rédigé la semaine dernière sur l’hymne national du Cameroun a suscité de nombreuses réactions à travers le monde. Certains de nos compatriotes anglophones ont exprimé le souhait que j’entreprenne une analyse similaire de la version anglaise de l’hymne national. Cet exercice s’avère complexe, car les versions anglaise et française de l’hymne présentent des différences substantielles. Pour approfondir cette question, j’ai sollicité l’expertise de Kevin Kamdem, un ami érudit en histoire camerounaise résidant au Sénégal, qui m’a fourni des informations précieuses.​ Il m’a d’abord rappelé (je le savais déjà) que la version anglaise de l’hymne national a été rédigée par Bernard Fonlon, un ancien ministre sous Ahidjo, issu de la vieille école ;  ce dernier a  donné dans sa traduction un accent un peu trop poétique. Cette version en  réalité, reflète les souvenirs de la colonisation allemande, une période marquée par la cruauté des colons allemands envers les indigènes.

 

Les Allemands ont été particulièrement brutaux durant leur présence au Cameroun, ce qui transparaît de manière voilée dans l’hymne. Le summum de cette brutalité a été atteint lorsqu’ils ont fait pendre Duala Manga Bell, Martin Paul Samba et Madola. Avant ces exécutions, de nombreux autres meurtres avaient été commis, les revendications mineures étaient réprimées par des tirs à bout portant, le travail forcé était monnaie courante, et chaque samedi était marqué par des séances de fessées publiques infligées aux parents devant leurs enfants.​ Le choix unanime du Cameroun pour la France au cours de la Première Guerre mondiale ne résultait pas d’un amour particulier, mais plutôt d’une délivrance face aux tortures allemandes. Les chefs de la plupart des communautés ne voulaient plus de la présence allemande sur le territoire camerounais. Quant au traducteur, Bernard Fonlon, anglophone et parfaitement bilingue, il était d’abord enseignant avant de devenir ministre sous Ahidjo.

 

En tant que premier intellectuel camerounais reconnu, il avait encore auprès de lui ses parents et grands-parents qui lui racontaient chaque soir les horreurs de la colonisation allemande. Tous les Allemands étaient perçus comme des miliciens terribles, coupant les seins des femmes et leur faisant porter des barres de fer comme des hommes. Concernant cette traduction, elle incarne le même esprit que la version française sur le plan des valeurs et des aspirations du peuple. « Ô Cameroun, berceau de nos pères. » Il célèbre les sacrifices des ancêtres appelés ici « père », exalte les valeurs fondatrices de la nation et appelle à l’unité et à la fidélité envers la patrie. Ce texte, à travers une langue solennelle et imagée, exprime d’abord la mémoire du passé et le respect des ancêtres, puis les valeurs d’engagement national.

Une mémoire vivante des ancêtres et du sacrifice fondateur

Dès les premiers vers, l’hymne établit un lien sacré entre la terre camerounaise et ceux qui l’ont bâtie au prix de leur vie : le Cameroun est personnifié en tant que berceau, espace originel et sanctuaire, lieu de repos éternel pour les ancêtres. On touche ici à une dimension spirituelle et historique du territoire, enracinée dans les souffrances du passé. Les souffrances font allusion de façon subtile à la colonisation allemande, qui a été d’une grande brutalité, comme je l’ai évoqué dans l’introduction. La brutalité des Allemands envers les Camerounais a dépassé celle des négriers envers les esclaves. Le tempérament actuel des Camerounais vient de cette période où les enfants pouvaient voir comment on fouettait chaque samedi devant eux.

 

Cet ADN a été transmis de père en fils. Cette terre est sanctifiée par les larmes, le sang et la sueur des ancêtres, soulignant le poids du sacrifice collectif qui a nourri le sol national : « Leurs larmes, leur sang et leur sueur ont arrosé ton sol. » Cette trilogie poignante évoque la lutte pour la liberté, l’indépendance et le travail acharné. Le lien entre le sang versé et la fertilité de la terre symbolise la construction douloureuse de la nation. Ce vers condense une métaphore poignante de la souffrance et du sacrifice. Les trois éléments évoqués – larmes, sang et sueur – représentent la somme des douleurs humaines : la tristesse, la violence et le travail harassant. En disant qu’ils ont « arrosé ton sol », Bernard Fonlon, le traducteur, transforme la terre en témoin silencieux et vivant de cette histoire faite de luttes, d’espoir et de douleurs. La terre devient presque sacrée, non pas seulement par sa richesse ou sa beauté, mais par ce qu’elle a reçu : les traces physiques et symboliques du passage de ceux qui ont souffert pour elle.

 

On note également, à ce niveau, une dimension historique et politique très forte. Elle fait écho à l’histoire des peuples opprimés, à la colonisation, à l’esclavage, à l’exploitation des corps. Ce qui nous fait penser, une fois de plus, à la répression des Allemands. Le sol dont il est question peut être celui de l’Afrique, ou de toute terre marquée par la résilience des peuples. Il ne s’agit pas simplement de se souvenir, mais d’honorer ce sacrifice en reconnaissant que tout avenir s’enracine dans une mémoire douloureuse. Ainsi, l’image poétique devient aussi un acte de transmission, un appel à la conscience collective. Cette évocation suscite à la fois respect et gratitude, comme en témoigne la question rhétorique : Le passage « Comment pourrons-nous jamais te payer ton dû ? » exprime la conscience d’une dette morale envers la patrie et ceux qui l’ont servie.

Le texte ne se limite pas à l’hommage. Il trace une voie pour l’avenir : « Nous gagnerons ton bien-être par le travail, l’amour et la paix. » Cela souligne une dette morale intergénérationnelle envers la nation et ceux qui l’ont façonnée. Cette dette ne peut être remboursée que par une vie de dévouement : « Nous gagnerons ton bien-être par le travail, l’amour et la paix. » Ces trois mots – travail, amour, paix – résument une vision éthique et constructive du patriotisme. Il ne s’agit pas seulement d’aimer son pays en paroles, mais d’œuvrer activement à son développement harmonieux. Ce triptyque de valeurs donne un sens clair à l’engagement citoyen : le travail est perçu comme moteur de développement, l’amour comme ciment de la cohésion sociale, et la paix comme condition indispensable à la stabilité nationale.

 

Ce patriotisme actif est lié à une fidélité durable : « Ton nom, à jamais, sera pour nous un emblème de fidélité ! » Il ne s’agit pas d’un amour passif de la patrie, mais d’un attachement exigeant, motivé par l’effort et l’honneur. Le chœur, répété après chaque partie, renforce cette dimension émotionnelle et solennelle : « Terre promise, terre de gloire ! Toi, source de vie et de joie… » La patrie est idéalisée, presque divinisée, comme unique source de bonheur et de richesse morale de Buéa… Dans la deuxième partie, le texte change de registre et devient plus géographique et fédérateur. Il énumère des lieux emblématiques du Cameroun : « Depuis le Shari, où serpente le fleuve Mungo, des rives du modeste ruisseau Boumba… » Cette évocation du territoire dans son ensemble, du nord au sud, de l’est à l’ouest, montre une volonté d’unir toutes les composantes du pays dans une fraternité active : « Rassemble tes fils dans l’union, près de toi. » L’image suivante est très forte : « Solides comme les montagnes de Buéa, unis comme un attelage. »

 

La ville de Buéa évoquée ici rappelle lorsqu’elle était la capitale du Cameroun, et surtout le fait qu’elle abrite la plus grande montagne du Cameroun, symbole de fierté naturelle qui couve un trésor spirituel. Buéa devient un lieu symbolique qui évoque la force et la cohésion nécessaires pour bâtir une nation stable. Le traducteur invite à faire des Camerounais des bâtisseurs enracinés, solides et disciplinés. Une nation qui avance ensemble, dans l’effort collectif, qui invite aussi à une réflexion morale, à un examen de conscience : « Inspire-leur l’amour de la douceur, le regret sincère des erreurs passées. » Enfin, l’hymne élève sa portée au-delà des frontières nationales : « Et nourris en eux, pour notre mère Afrique, une loyauté fidèle jusqu’au dernier souffle. » Le patriotisme ici dépasse les frontières nationales pour s’inscrire dans un panafricanisme profond.

Le Cameroun n’est pas isolé ; il est une composante d’un corps plus vaste : l’Afrique-mère. Cela donne à l’hymne une dimension politique et historique continentale, et inscrit le destin du Cameroun dans une solidarité africaine active et durable. Le vers « Et nourris en eux, pour notre mère Afrique, une loyauté fidèle jusqu’au dernier souffle. » est traversé par une intensité émotionnelle forte, parce qu’il exprime cette fidélité inébranlable envers l’Afrique, personnifiée ici comme une mère nourricière. L’image maternelle confère à la terre africaine une dimension sacrée, affective et fondatrice : elle est le lieu des origines, du lien indéfectible.

 

L’expression « nourris en eux » suggère que cette loyauté est semée dès le départ, cultivée comme une graine intérieure, enracinée dans l’âme des enfants du continent. Il ne s’agit pas d’un simple attachement de circonstance, mais d’un sentiment profond, viscéral, presque sacré, transmis de génération en génération. Par l’emploi du futur – « jusqu’au dernier souffle » -, le traducteur inscrit cette fidélité dans la durée, dans l’éternité presque. On y entend une promesse d’engagement total, une sorte de serment poétique. Ce vers peut être lu comme un appel à la résistance, à la mémoire, à la dignité retrouvée. Dans un contexte postcolonial, il résonne comme une injonction à ne jamais trahir ses racines, à demeurer fidèle à l’histoire, à la culture et à l’identité africaine, même dans l’exil ou les épreuves. L’hymne devient ainsi un acte d’allégeance, un cri d’amour et de responsabilité envers la mère-patrie.

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