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Article rédigé à partir du texte  de Sosthène Fouda

Trente ans après l’assassinat du père Engelbert Mveng, la mémoire de cet érudit camerounais, théologien, historien et homme de lettres, reste vive et mystérieusement douloureuse. Une voix immense avait été arrachée. Mais une lumière continue de brûler dans les fragments qu’il a laissés. Je ne le connaissais pas. Je l’ai découvert un jour, presque par hasard, au détour de l’émission Actualité Hebdo. Ce jour-là, sa parole m’a frappé comme peu d’autres auparavant : limpide, fluide, presque cristalline – comme un filtre qui révélait la vérité sous sa forme la plus nue. Je me souviens parfaitement de cette émission : il y prononça une phrase devenue culte, reprise par de nombreux journalistes et intellectuels camerounais : « La pauvreté culturelle des médias camerounais est désespérante. Il y a des journalistes qui ne peuvent articuler deux phrases sans bafouiller. » C’est ainsi que je fis la rencontre, tardive mais marquante, du père Engelbert Mveng, premier jésuite camerounais, penseur immense, esprit libre. Trente ans plus tard, une question continue de nous hanter : Pourquoi a-t-il été tué ? Pourquoi le Cameroun a-t-il ôté la vie à l’un de ses plus brillants fils ? Nous sommes encore là, figés, à l’entrée du village de sa mémoire, sans réponse.

Engelbert Mveng, de son nom complet Mveng Amougou Engelbert, est né le 9 mai 1930 à Enam-Ngal, en pays Bene, dans le sud du Cameroun. Il a été assassiné le 23 avril 1995, dans sa résidence de Nkol-Afene, en terre Ewondo. Un jour comme celui-ci. Je l’ai d’abord connu à travers les récits de mes parents, dont il était le cadet. Puis comme religieux jésuite, figure intellectuelle exigeante. Peu de choses ont été dites sur le fils de Barbe Ntolo et de Jean Amougou, et pourtant, quelle vie ! Un jour, en rendant visite au Père Mvomo Michel à Minlaaba, j’ai retrouvé des traces concrètes de l’adolescent qu’il avait été. C’est là, chez la sœur de sa mère, qu’il avait vécu, qu’il fut baptisé, avant de rejoindre le petit séminaire d’Akono. J’ai également visité sa chambre d’étudiant à Fourvière, à Lyon. Là, entre les murs sobres et studieux, j’ai discuté longuement avec le père Henri Chabert, son condisciple au théologat. À Dakar, sur la corniche, il avait ses habitudes. Peut-être qu’un jour, dans un autre monde, nous pourrons nous y asseoir et parler encore de lui.

Ça vous dirait ? (calvin)

Un mois avant sa mort, il était l’invité de l’émission Les heures fugaces à Radio Yaoundé. Il y parlait longuement de culture, avec cette clarté incisive qui le caractérisait. J’avais enregistré l’émission, comme on garde la voix d’un disparu. Il y disait, entre autres : « Il faut apprendre la langue de l’autre pour le dominer. Par la culture, la Grèce vainquit son farouche vainqueur. » Il ne parlait pas seulement de stratégie intellectuelle, mais d’un projet de civilisation. Car Mveng savait. Il connaissait l’histoire du Cameroun, ses fractures, ses hommes et ses espoirs inachevés. J’ai lu des fragments essentiels de son livre Balafon. J’y ai découvert une mémoire politique et poétique du Cameroun. Quelques jours avant sa mort, il organisait un colloque sur Moïse l’Africain. Puis, il fut retrouvé mort. Assassiné. Silencieusement. Brutalement.

Que s’est-il vraiment passé ?

Peut-être que personne ne le saura jamais. Les faits s’effacent. Les silences s’installent. Il ne reste que des fragments, des regards éteints, des soupirs que l’on retient. J’ai suivi ses obsèques jusqu’au dernier instant, comme on suit la fin d’un livre qu’on ne voulait pas refermer. Ce jour-là, quelque chose en moi s’est figé. Mais ce qui m’a le plus marqué, ce fut l’oraison funèbre du père Hegba. D’une voix grave, calme, presque suspendue, il a simplement dit : « Délivrez-le, et laissez-le aller.  Il n’a rien ajouté. Il n’en avait pas besoin. Ces mots résonnent encore en moi – comme une prière, comme une vérité. Peut-être la seule.

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