Une scène inhabituelle, filmée à l’aéroport international de Douala, alimente depuis plusieurs heures les conversations sur les réseaux sociaux. Une femme présentée comme la capitaine Semboung Louba Olive Diane, commandante d’une compagnie de gendarmerie affectée à l’aéroport, apparaît dans une vive altercation avec un fonctionnaire de police. À l’origine de la tension, selon les informations qui accompagnent la vidéo, se trouverait un différend relativement banal autour du stationnement d’un véhicule. Mais très vite, l’incident dépasse la petite question de circulation. Deux uniformes se font face, deux autorités s’interpellent et, derrière elles, c’est l’image même du service public qui se retrouve exposée au regard des citoyens. Il serait toutefois imprudent de transformer quelques minutes de vidéo en tribunal populaire. Une séquence diffusée sur les réseaux sociaux ne montre pas nécessairement ce qui s’est passé avant son déclenchement, ni les échanges qui ont conduit à l’altercation. Elle ne permet pas davantage d’établir avec certitude les responsabilités de chacun. C’est pourquoi il faut résister à la tentation de désigner immédiatement un vainqueur et un coupable. Ce qui peut, en revanche, être interrogé, c’est la manière dont des agents investis d’une mission d’autorité gèrent leurs désaccords lorsqu’ils surviennent devant le public.

Les réactions sont d’ailleurs profondément partagées. Une partie des camerounais, voit dans l’attitude de la capitaine l’expression d’une femme de caractère, déterminée à faire respecter ses prérogatives dans un univers professionnel où une jeune responsable peut encore devoir affirmer son autorité. Pour ces observateurs, l’âge et le sexe ne sauraient effacer les règles de la hiérarchie professionnelle. Ils saluent donc son assurance et refusent qu’on exige d’une femme gradée une docilité que l’on n’attendrait pas nécessairement d’un homme placé dans les mêmes fonctions. D’autres, tout en reconnaissant qu’elle pouvait avoir raison sur le fond, s’interrogent sur la forme. L’autorité, disent-ils, gagne parfois davantage à parler bas qu’à crier fort. Un ordre formulé avec fermeté, précision et maîtrise peut être plus impressionnant qu’une longue confrontation. Être chef ne signifie pas seulement savoir imposer une décision. C’est aussi savoir contenir sa colère, empêcher qu’un incident ordinaire ne devienne une crise et préserver, jusque dans le désaccord, la dignité de celui que l’on a en face de soi. À l’inverse, certains commentaires invoquant son statut de femme, de « petite sœur » ou son âge posent eux aussi question. Dans l’exercice d’une fonction publique, la compétence professionnelle ne devrait pas disparaître derrière les considérations familiales ou sociales.

Une femme investie d’un commandement n’a pas à abandonner son autorité parce que son interlocuteur serait plus âgé. Le respect dû aux aînés appartient à nos traditions et conserve toute sa noblesse, mais l’administration fonctionne également avec des responsabilités, des compétences et des règles qui doivent être respectées indépendamment du sexe. Cette affaire révèle ainsi quelque chose de plus profond que la personnalité des deux protagonistes. Police et gendarmerie ne devraient pas apparaître comme deux forces concurrentes. Elles appartiennent à l’appareil de sécurité de l’État et sont appelées, dans de nombreuses circonstances, à travailler ensemble. Lorsque leurs représentants se disputent publiquement, le citoyen ne voit plus seulement deux personnes en désaccord. Il voit deux uniformes qui devraient symboliser l’ordre donner momentanément l’image du désordre. L’incident devrait également ouvrir une réflexion sur le fonctionnement de nos aéroports. Les usagers de Douala comme de Yaoundé évoquent régulièrement les difficultés de circulation, l’accueil, les contrôles et les rapports parfois tendus avec certains services. Sans préjuger de la responsabilité de quiconque dans cette affaire particulière, une meilleure délimitation des compétences, des espaces de stationnement et des responsabilités opérationnelles pourrait éviter que des désaccords professionnels ne dégénèrent devant les voyageurs.

Il faut enfin sortir de cette habitude qui consiste à transformer chaque vidéo virale en affrontement entre camps. Ceux qui soutiennent la capitaine ne devraient pas avoir besoin d’humilier le policier. Ceux qui critiquent son comportement ne devraient pas davantage réduire son autorité au fait qu’elle est une femme. On peut reconnaître la nécessité de la fermeté tout en demandant de la mesure. On peut défendre l’autorité tout en rappelant que la maîtrise de soi en constitue précisément l’une des expressions les plus élevées. Au fond, cette altercation pourrait servir de leçon à l’ensemble du service public. L’uniforme confère une autorité, mais il impose surtout une responsabilité. Plus un agent représente l’État, plus son comportement devient visible et symbolique. Dans un aéroport international, première porte d’entrée d’un pays, cette exigence prend encore davantage de sens. Le citoyen ne demande pas aux forces de sécurité de ne jamais être en désaccord. Il attend simplement qu’elles sachent résoudre leurs différends avec la discipline, le respect et la maîtrise qu’elles exigent elles-mêmes de la population. C’est peut-être là que commence la véritable force tranquille.