Antoma Meba Adrienne : « Sans trésorerie sûre et solide, la décentralisation reste théorique ».
Alors que la réforme de la fiscalité locale replace la question des recettes propres au cœur de la décentralisation camerounaise, Adrienne Antoma Meba, passée d’une commune de l’Est au programme d’appui de la Coopération allemande, rappelle qu’il n’y a pas d’autonomie sans trésorerie, ni de budget juste sans les femmes et les jeunes, encore peu présents là où se décident les finances publiques. Entretien avec Baltazar ATANGANA, spécialiste genre et développement.
B. A : Les finances publiques, c’est un domaine qu’on imagine technique et masculin. Qu’est-ce qui vous y a menée, et quel a été le déclic ?
A. A. M. : Effectivement, au Cameroun, les finances publiques sont dominées par les hommes ; les femmes n’y sont que faiblement représentées, au niveau central comme au niveau local. Le déclic a été pour moi l’identification d’un besoin à combler. Il y a quelques années, lorsque j’étais cadre communal de développement, je m’étais engagée spontanément à travailler sur l’actualisation du fichier des contribuables et sur l’identification de niches fiscales, car ma Commune avait constamment des tensions de trésorerie et manquait de recettes propres. Parallèlement, une partie de mon travail de cadre de développement portait sur la gestion du cycle budgétaire, de la planification à la reddition des comptes. Cette expérience m’a permis d’être recrutée plus tard dans le projet d’appui à la décentralisation de la Coopération allemande, où j’ai continué de conseiller et d’accompagner les Communes face à leurs défis en matière de finances locales. Les enjeux et les défis ont toujours été très grands au regard de la disponibilité des ressources et des compétences. Dans mes fonctions à la GIZ, j’ai contribué à renforcer les capacités des cadres financiers sur des thèmes cruciaux tels que la mobilisation des recettes et la gestion du budget.
B. A: Dans des espaces où l’on décide de l’argent public, comment une jeune femme se fait-elle respecter ? Y a-t-il eu un moment où vous avez dû prouver deux fois plus que les autres ?
A. A. M. : (Rires) Dans ce milieu, une jeune femme se fait respecter par son intégrité et par la solidité de ce qu’elle propose. C’est ma réalité : c’est ainsi que j’ai pu apprendre et m’améliorer au fil des années. Il y a trois ans, je devais accompagner une commune d’arrondissement de Douala dans l’élaboration de son budget programme. L’activité piétinait parce que l’équipe en face m’avait jugée sur ma jeunesse. Je l’avais compris à leurs regards et à leurs discours… Bref, il a fallu une réunion de cadrage avec le Maire, qui jusque-là n’avait pas été disponible, pour que les choses avancent. C’était une belle expérience : l’année suivante, il m’a spontanément envoyé le projet de budget pour avis. Mon expérience dans le domaine est donc que ce sont mon discours et mes résultats qui construisent ma crédibilité, ce qui n’était pas le cas pour mon collègue homme qui m’avait précédé et avait eu plus de facilités que moi comme j’avais pu l’observer.
B. A : Vous aidez les collectivités à mieux exécuter leur budget. Pouvez-vous nous raconter une réussite où une décision budgétaire a changé la vie d’une communauté, d’une école ou d’un centre de santé ?
A. A. M. : En 2017, la commune qui m’employait, dans la région de l’Est du Cameroun, avait gagné un prix de 100 millions de FCFA, qui devait financer des projets locaux. Nous avions donc organisé un conseil municipal extraordinaire pour sélectionner les projets à réaliser. À ce moment-là, j’avais maturé quelques projets phares, parmi lesquels un centre de santé pour la deuxième plus grande localité de la commune, après le centre urbain. Le Médecin-chef du District de santé y tenait, car cette localité ne disposait que de l’infirmerie de la société forestière (on parle ici d’une population d’environ 4 000 habitants). De plus, la route menant à l’hôpital de district, dans le centre urbain, était en très mauvais état lorsqu’il pleuvait. Ma surprise a donc été grande lorsque les conseillers municipaux ont choisi, ce jour-là, un projet de pose de lampadaires solaires dans cette localité, au détriment du centre de santé. Déçue, j’avais dû intervenir par une approche d’animation-conseil pour qu’ils revoient leurs priorités. Un an plus tard, je n’étais plus en poste lorsque l’hôpital a été inauguré, mais j’ai eu des échos de la satisfaction des habitant.e.s. D’autant plus que, lorsque je m’étais rendue dans cette localité auparavant pour les consultations villageoises relatives à l’identification des projets, la population présente au dialogue avait voulu me chasser, lassée qu’on lui demande toujours de présenter des projets qui ne sont jamais réalisés après.
B. A: Vous défendez la participation citoyenne et la redevabilité budgétaire. Pourquoi une jeune fille de 18 ans devrait-elle s’intéresser au budget de sa commune, et comment peut-elle s’y impliquer ?
A. A. M. : Comme je l’avais dit à un groupe de femmes lors d’une animation communautaire à l’occasion de la célébration du 8 mars dans la commune de Figuil dans le Nord du pays, les hommes ne seront jamais les premiers à penser aux besoins des femmes. Une femme qui s’intéresse au budget s’assure que ses besoins sont pris en compte comme il se doit. Au niveau local, les femmes sont les premières utilisatrices des services locaux (eau, santé, éducation, état civil, etc.) et les premières actrices, en nombre, du secteur économique, qui est majoritairement informel. Pour toutes ces raisons, nous avons réussi, dans une phase du programme d’appui à la décentralisation de la Coopération allemande, à faire passer de 18 % à 50,3 % (statistiques du projet) la part de femmes ayant participé au processus de planification du budget. Sur la même période, nous avons structuré, à partir d’expériences pilotes, la démarche des consultations citoyennes et du débat d’orientation budgétaire (DOB). Ce sont des approches qui permettent aux collectivités territoriales décentralisées d’ avoir un cadre de dialogue et de concertation pour une approche participative dans l’élaboration du budget. Aujourd’hui, plusieurs communes continuent de mettre en œuvre cette approche et certaines disposent déjà de points focaux genre.
B. A : Quel est, selon vous, le plus grand défi de la décentralisation et du financement local aujourd’hui ? Quelle place les jeunes et les femmes doivent-elles y prendre ?
A. A. M. : En tant qu’experte en finances et développement local, je dirais que, dans le contexte actuel de la réforme de la fiscalité locale, le plus grand défi est la mobilisation des recettes propres et l’identification de nouvelles sources de revenus en dehors de la fiscalité (paiement des impôts et taxes). Sans trésorerie sûre et solide, la décentralisation reste théorique : l’autonomie des CTD est aussi et surtout une autonomie financière. J’ai à cœur de voir les CTD investir pour développer le tissu économique local, dominé par les femmes et les jeunes. Cela ne peut se faire sans eux, et ils doivent être conscients de cet enjeu et participer pleinement à ce projet.
B. A: Vous parlez de leadership adaptatif et d’esprit d’équipe. Quel conseil donneriez-vous à une jeune fille qui rêve de diriger, mais qui a peur de ne pas être assez compétente ou assez écoutée ?
A. A. M. : Le conseil que je donnerais serait de se former et de s’engager dans le service. Le service donne l’occasion de pratiquer et d’acquérir une expérience qui ne s’achète nulle part. Dans la pratique, on apprend, même si l’on commet des erreurs ; et à partir de là, la jeune fille saura mieux ce qui lui convient comme trajectoire ou comme style de management.
Propos recueillis par Baltazar ATANGANA, noahatango@yahoo.ca