0 12 minutes 2 jours

Le bâtiment apparaît d’abord comme une longue carcasse fatiguée par les années. Les murs, assombris et rongés par l’humidité, ont perdu depuis longtemps l’éclat que l’on imagine avoir été le leur. Les portes métalliques portent la rouille, les façades sont marquées par les saisons et l’ensemble des  toitures ressemblent à un endroit où des  batailles se sont livrées contre les pluies abondantes de Nkongsamba. Les piliers des vérandas, alignés comme de vieux soldats demeurés à leur poste, soutiennent encore ces bâtiments dont l’aspect extérieur révèle une vétusté désolante. Visiblement tout ce qu’on observe appartient  à une autre époque. Et pourtant, ce ne sont ni les vestiges d’une usine abandonnée ni les ruines d’un quartier oublié. C’est une école. Plus encore, c’est le lycée bilingue de Nkongsamba, un lieu où des enfants viennent chaque matin chercher ce que toute société devrait leur offrir de plus précieux, le savoir et l’espérance. Les images ne montrent pas, c’est un décor comme on peut voir aussi dans certains recoins éloignés du pays ou de la région, c’est pire. Toujours les mêmes aspects qui  montrent des murs dégradés, des structures vieillissantes et des installations qui réclament  une rénovation profonde.  Devant ces salles de classe, le regard s’arrête sur des cours et des passages marqués par la terre et l’humidité. Lorsque les élèves sont en classe, le silence donne aux lieux une gravité particulière. On a l’impression que les « Kool Mandjoss » comme on dit au Gabon bondiront des salles de classe pour s’attaquer à tout passant. Pourtant, il suffit d’imaginer la sonnerie pour que ce décor retrouve soudainement son âme.

Les cours se remplissent alors de voix, de rires et de centaines de pas. Des élèves courent vers leurs salles, d’autres révisent une leçon à la dernière minute, quelques-uns parlent déjà du métier qu’ils exerceront demain. Une école possède ce privilège extraordinaire de rester jeune même lorsque ses murs vieillissent. lorsqu’on s’adosse au mur, la tenue se tartine  de boue.  Chaque rentrée lui apporte de nouveaux visages, chaque promotion renouvelle ses rêves et chaque enfant qui franchit son portail recommence, à sa manière, l’histoire de ceux qui l’ont précédé. Puis le regard quitte lentement les murs et monte vers l’horizon. C’est alors que surgit la montagne. Immense, majestueuse, enveloppée par endroits d’une légère brume, elle domine silencieusement le lycée et semble veiller sur lui. Le contraste devient presque bouleversant. En bas, les œuvres des hommes portent les blessures du temps. Là-haut, la montagne paraît n’avoir pas vieilli. Elle demeure massive, souveraine, couverte de végétation, comme si les décennies n’avaient aucune prise sur elle. Elle était déjà là lorsque les générations précédentes arrivaient au lycée, cahiers sous le bras, et elle demeure aujourd’hui devant les enfants qui empruntent les mêmes chemins. La nature semble avoir conservé toute sa splendeur tandis que l’école, elle, appelle désormais les hommes à leur responsabilité.  Cette montagne pourrait d’ailleurs devenir la plus belle métaphore de l’éducation.

 

Pour parvenir au sommet, il faut avancer, persévérer, tomber parfois et recommencer l’ascension. Il en va ainsi de l’enfant qui entre à l’école. Chaque alphabet maîtrisé est un premier pas, chaque livre ouvert une nouvelle hauteur, chaque leçon comprise une victoire et chaque diplôme un sommet provisoire avant une autre ascension. Mais lorsqu’une société demande à ses enfants de gravir la montagne du savoir, elle doit aussi leur donner des chemins praticables. Elle ne peut célébrer l’excellence tout en laissant se fatiguer les lieux où cette excellence doit naître. Et ces murs, aussi abîmés soient-ils, possèdent une mémoire. Ils ont entendu des milliers de leçons et vu passer des générations d’adolescents. Combien d’anciens élèves reconnaîtraient aujourd’hui une porte, une fenêtre, une véranda ou un coin de la cour où ils se retrouvaient pendant la récréation ? Combien, devenus adultes, retrouveraient devant ces images le visage d’un camarade, la voix d’un professeur, la peur d’un examen ou l’émotion d’un premier succès ? L’école conserve une partie de notre jeunesse longtemps après que nous l’avons quittée. Elle garde les rires, les amitiés, les ambitions, les sanctions redoutées et parfois même les premiers émois de l’adolescence. C’est pourquoi voir vieillir son ancienne école n’est jamais tout à fait regarder vieillir un simple bâtiment. C’est voir une partie de sa propre mémoire se fissurer.

Les cours de récréation racontent une autre partie de cette histoire.  Ils sont indifférents, ces enfants. Ils nourrissent tous une seule conviction, voir leur professeur arriver, puis retourner en fin de journée avec leurs camarades en bavardant allègrement, et là aussi, ils sont pleins d’imaginations,  les conversations s’entremêlent, les rires éclatent, les intrigues vont bon train, et les surnoms des professeurs reviennent à la une. Voilà la force de nos enfants.  Ils  possèdent  cette étrange faculté de rester jeune alors même que ses murs vieillissent. Chaque rentrée lui apporte de nouveaux visages, de nouvelles ambitions et de nouvelles espérances. La jeunesse de l’établissement ne vient donc pas de son béton, mais des enfants qui continuent d’y croire.  Et puis il y a la mémoire. Combien d’anciens élèves reconnaîtraient aujourd’hui une porte, un couloir, une salle de classe ou un coin de cette cour où ils ont autrefois attendu la sonnerie ? Combien retrouveraient, devant ces images, une partie de leur adolescence ? Une école conserve bien davantage que les souvenirs des enseignements reçus. Elle garde les amitiés, les premiers rêves, les examens redoutés, les succès célébrés, les sanctions parfois méritées et même ces premières émotions sentimentales dont on se souvient plusieurs décennies plus tard. Des générations sont passées par ces lieux avant de prendre des chemins différents. Certains anciens élèves sont devenus cadres, enseignants, médecins, ingénieurs, entrepreneurs, fonctionnaires ou membres de la diaspora. Beaucoup vivent aujourd’hui loin de Nkongsamba, mais la distance n’efface pas ce que l’école a déposé en eux. Laisser se dégrader un établissement qui a participé à la formation de tant de destins revient aussi à regarder s’effriter une partie de la mémoire collective de la ville.  Il faut également penser aux professeurs.

Derrière ces portes vieillissantes, des femmes et des hommes continuent d’accomplir une mission essentielle. Ils enseignent, corrigent, conseillent, encouragent et transmettent. On imagine la craie courant sur le tableau, la voix du professeur expliquant patiemment une règle de grammaire, une formule mathématique, une expérience scientifique ou une page d’histoire. L’état matériel d’une école ne permet jamais de mesurer la qualité ou le dévouement de ceux qui y enseignent. Mais les enseignants, tout autant que leurs élèves, ont droit à un environnement digne de la mission qu’ils accomplissent. La vétusté peut atteindre le ciment, le bois ou le métal, elle ne devrait jamais finir par atteindre le désir de transmettre et d’apprendre.  C’est pourquoi l’appel doit d’abord être adressé aux anciens élèves et aux élites issues de cet établissement. Ceux que cette école a contribué à former ne peuvent regarder ses murs vieillir comme si son destin ne les concernait plus. Certains disposent aujourd’hui d’une position sociale, d’une expertise, d’un réseau ou simplement de la capacité de mobiliser d’autres bonnes volontés. Il ne s’agit pas de se substituer à l’État, encore moins de décharger les pouvoirs publics de leurs responsabilités. Il s’agit de reconnaître qu’une école qui nous a donné une part de ce que nous sommes peut également devenir l’objet d’une solidarité organisée. Une association dynamique des anciens élèves, une mobilisation de la diaspora, des partenariats avec des entreprises ou des initiatives de mécénat pourraient accompagner des projets précis et transparents de réhabilitation.

La question dépasse ainsi celle de l’argent, puisqu’elle est celle   de reconnaissance et de conscience. On se souvient  que de nombreux anciens élèves sont devenus des cadres au Cameroun ou vivent désormais à l’étranger.  Mais cette mobilisation citoyenne ne saurait remplacer l’action des autorités publiques. L’État et les administrations compétentes demeurent les premiers garants de conditions d’enseignement dignes dans les établissements publics. Il leur appartient d’évaluer techniquement les bâtiments, de déterminer les travaux nécessaires et d’engager, selon les priorités établies, leur rénovation. Il ne s’agit pas de rechercher des coupables, mais de provoquer une prise de conscience et de réunir les volontés autour d’une urgence commune. L’avenir des enfants devrait toujours constituer un terrain de rassemblement.  Il faudrait qu’un jour une nouvelle image  soit prise exactement au même endroit dans dix ans.  On sait qu’à  l’horizon, la montagne sera toujours là, enveloppée de ses brumes matinales. Les palmiers continueraient de se balancer sous le vent et les pluies de Nkongsamba continueraient de nourrir cette terre généreuse. Mais au premier plan, les murs seraient restaurés, les toitures renouvelées, les salles de classe accueillantes et les cours aménagées. Les anciens élèves pourraient alors revenir dans leur lycée et reconnaître leur jeunesse dans une école enfin rendue à sa dignité. Il faut sauver les écoles pour  restaurer une espérance, honorer ceux qui y ont enseigné, remercier ceux qui y ont appris et protéger ceux qui y étudient aujourd’hui. Et sous le regard éternel de la montagne, Nkongsamba pourrait alors rappeler une vérité simple aux générations futures. Les murs vieillissent, les hommes passent, mais une société qui prend soin de son école prend soin de son propre avenir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *