L’affaire concernant Thélyson Orélien et son roman « C’était ça ou mourir » soulève beaucoup de question. J’avais déjà donné mon point de vue là-dessus. Je ne souhaite pas ici me prononcer sur les éléments techniques qui permettraient d’établir avec certitude dans quelle mesure un outil d’intelligence artificielle aurait participé ou non à la rédaction de son ouvrage. Ce qui me paraît beaucoup plus contestable, en revanche, c’est cette tendance à observer la manière dont un écrivain s’exprime oralement pour en déduire qu’il serait incapable d’avoir écrit un texte d’une certaine qualité. Un tel raisonnement me semble intellectuellement fragile, car il repose sur une confusion fondamentale entre deux univers qui peuvent se rencontrer, mais qui ne mobilisent ni les mêmes facultés, ni le même rythme, ni les mêmes mécanismes de pensée. Écrire et parler sont deux exercices profondément différents. L’oralité appartient à l’instant. Elle exige une réaction immédiate, une capacité à organiser rapidement sa pensée, à trouver ses mots sous le regard des autres, à maîtriser sa voix, son hésitation, son émotion et parfois même son trac. L’écriture, elle, appartient davantage au temps long. Elle autorise le silence, la reprise, la rature, la recherche, le doute, la correction et la maturation. Celui qui écrit peut rester plusieurs minutes devant une phrase, revenir sur un paragraphe le lendemain, remplacer un mot dix fois avant de trouver celui qui correspond exactement à sa pensée. L’orateur doit souvent produire sa parole dans l’instant alors que l’écrivain peut construire son texte dans la durée. Comment pourrait-on alors raisonnablement mesurer les capacités de l’un avec les critères de l’autre ?

Je peux en parler d’autant plus librement que mon propre parcours m’oblige à beaucoup d’humilité sur cette question. Je reconnais volontiers que je ne suis pas un grand orateur. Ma communication orale ne possède pas toujours la richesse, la précision ou la fluidité que je voudrais lui donner. Il m’arrive de chercher mes mots, de ne pas restituer oralement toute la richesse d’une pensée que je parviens pourtant à développer beaucoup plus aisément devant une feuille ou un écran. Et je n’éprouve aucune gêne à le reconnaître. Pourtant, bien avant l’apparition de l’intelligence artificielle générative, j’écrivais déjà. J’ai rédigé de nombreux textes et j’ai même été sollicité pour écrire pour des personnes parfois beaucoup plus diplômées que moi. Certaines maîtrisaient admirablement la parole publique et possédaient des titres universitaires que je n’avais pas, mais elles venaient malgré tout me demander de mettre leurs idées en forme, parce qu’elles reconnaissaient en moi une certaine disposition pour les belles lettres. Ce talent, que d’autres m’ont reconnu, existait bien avant que l’intelligence artificielle ne vienne bouleverser notre rapport à l’écriture. Mon aisance relative devant une page et mes insuffisances à l’oral ont donc toujours coexisté sans que l’une annule l’autre. C’est précisément pour cette raison que le procès fait à Thélyson Orélien à partir de sa communication orale me paraît ridicule lorsqu’il prétend démontrer son incapacité à écrire. On peut parfaitement enquêter sur les conditions de fabrication d’un livre. On peut rechercher des traces, comparer différentes versions d’un manuscrit, interroger le travail éditorial, examiner les documents disponibles et demander à l’auteur de rendre compte de son processus de création. Tout cela appartient à un débat légitime. Mais dire, en substance, qu’un homme ne parle pas avec suffisamment d’élégance pour avoir pu écrire avec élégance relève d’un raccourci particulièrement dangereux.

L’hésitation d’une voix n’est pas la preuve de la pauvreté d’une plume. L’histoire littéraire nous rappelle d’ailleurs qu’un grand écrivain n’est pas nécessairement un grand orateur. Certains auteurs extraordinaires se montrent hésitants, timides ou maladroits lorsqu’ils doivent parler en public. Inversement, il existe des hommes capables de captiver une salle pendant des heures et qui éprouveraient les plus grandes difficultés à construire un roman de trois cents pages. Il suffit également d’observer le monde du journalisme. Certains journalistes remarquables dans la presse écrite sont beaucoup moins à l’aise devant une caméra ou derrière un microphone, tandis que d’excellents professionnels de la radio ou de la télévision ne possèdent pas nécessairement la même puissance lorsqu’ils doivent produire un long texte écrit. Cela ne diminue aucunement leur intelligence. Cela signifie simplement que les compétences mobilisées ne sont pas identiques. Il faut aussi tenir compte de la réalité linguistique de nombreux écrivains venus d’Afrique, des Caraïbes ou d’autres espaces plurilingues. Un auteur peut penser dans une langue, vivre dans une autre et écrire dans une troisième. Il peut posséder une connaissance littéraire remarquable du français sans avoir exactement la même spontanéité lorsqu’il doit le parler. Dans le cas d’un écrivain haïtien, la présence du créole dans l’univers linguistique et culturel ne saurait être considérée comme une faiblesse. Elle rappelle simplement que la langue d’écriture et la langue de l’intimité ne se superposent pas toujours parfaitement. Un homme peut chercher un mot pendant une conversation et retrouver, dans le silence de son bureau, toute la richesse de son vocabulaire. Il peut même écrire dans une langue qu’il parle avec hésitation.
Cela n’a rien d’une contradiction. Je veux cependant distinguer cette question de celle de l’intelligence artificielle. Je comprends parfaitement les inquiétudes que celle-ci provoque dans le monde littéraire. Écrire un roman demeure pour moi un acte profondément humain. C’est une longue fréquentation de soi, de ses blessures, de ses souvenirs, de ses rêves et de ses contradictions. Une œuvre se nourrit d’années de vie, d’observation, de lectures et parfois de souffrance. Elle se construit dans cette étrange solitude où des personnages imaginaires finissent par habiter réellement la conscience de celui qui les invente. Je reste donc profondément attaché à une littérature dans laquelle l’auteur demeure responsable de sa création et peut répondre de ses phrases, de ses personnages et de son imaginaire. Mais l’existence de l’intelligence artificielle nous impose désormais une réflexion plus complexe que la simple opposition entre l’homme et la machine. Un outil peut corriger une faute, proposer une reformulation, aider à organiser une documentation, suggérer une structure ou accompagner une recherche. La véritable question devient alors celle de la frontière entre assistance et substitution. À partir de quel moment l’outil cesse-t-il d’accompagner l’auteur pour commencer à écrire à sa place ? Cette question mérite un débat sérieux, car l’intelligence artificielle transforme déjà les conditions de la production intellectuelle. Elle peut amplifier une compétence existante, mais elle ne transforme pas automatiquement celui qui l’utilise en écrivain. Savoir donner une consigne à une machine ne suffit pas davantage à faire naître une œuvre littéraire. L’intelligence artificielle déplace également certaines compétences. Elle oblige désormais celui qui l’utilise à savoir formuler une intention, préciser un contexte, contrôler une réponse, détecter une erreur et surtout décider ce qui mérite d’être conservé ou rejeté. Mais même dans cette nouvelle configuration, le discernement demeure humain.

Une machine peut produire mille phrases. Elle ne peut pas décider à la place de l’écrivain quelle expérience intime justifie qu’une seule de ces phrases mérite d’exister dans son livre. Le véritable danger commencerait lorsque l’auteur ne serait plus le maître de son œuvre, mais seulement le signataire d’un texte dont il ne pourrait expliquer ni la construction ni les choix. C’est pourquoi le débat autour de Thélyson Orélien doit rester sur le terrain des faits. Si l’on dispose d’éléments démontrant une utilisation déterminante de l’intelligence artificielle dans la rédaction de son roman, ces éléments doivent être examinés et discutés. Mais sa manière de parler ne saurait constituer une expertise littéraire. Une voix hésitante n’est pas une preuve. Un vocabulaire oral simple n’est pas un aveu. Une difficulté à improviser devant un journaliste ne démontre absolument pas qu’un homme est incapable de travailler pendant des mois sur une phrase, un chapitre ou un manuscrit. Il faut même se méfier d’une conception élitiste de la littérature qui voudrait qu’un écrivain soit continuellement écrivain, jusque dans chacune de ses conversations. Comme s’il devait parler à la boulangerie, dans un taxi, devant une caméra ou avec ses amis dans la langue de ses romans. L’écrivain n’habite pas constamment le registre littéraire. Il peut écrire avec magnificence et parler avec simplicité. Il peut construire des phrases longues dans ses livres et répondre maladroitement dans une interview. Il peut être maître de son texte et prisonnier de son trac. La littérature commence précisément là où l’auteur dispose du temps nécessaire pour transformer une pensée ordinaire en une forme singulière. Mon expérience personnelle m’a appris cette vérité. Je ne demande à personne de juger mes livres à partir de mes hésitations lorsque je parle.
Je demande qu’on les ouvre, qu’on les lise et qu’on les critique pour ce qu’ils sont. J’ai écrit mes œuvres bien avant l’heureux avènement de l’intelligence artificielle et, pendant longtemps, j’ai été porté en triomphe. Mes écrits ont fait le tour du monde, il y a déjà plus de vingt ans. Pourtant, je sais et je reconnais que je m’exprime médiocrement à l’oral. Ce n’est pas nécessairement une faiblesse intellectuelle. Cela tient aussi à mon éducation. Tout petit, on nous interdisait de prendre la parole devant les adultes et, même à la maison, la parole de l’enfant était souvent contenue. J’ai également toujours été introverti. En revanche, face à une feuille, les choses changent. Il me suffit parfois de voir une scène, d’observer une situation ou d’être témoin d’un événement pour savoir immédiatement ce que je peux en écrire. Les mots qui me manquent parfois à l’oral viennent naturellement lorsque j’écris. L’oralité n’est pas l’écriture. Si parler avec aisance suffisait pour être écrivain, nos grands-parents, qui maîtrisaient admirablement l’art de la parole, des contes, des proverbes et de la transmission orale, auraient écrit des tonnes de livres. Il faut donc être subtil dans nos analyses et éviter les conclusions trop rapides.
C’est également ce droit qu’il faut reconnaître à Thélyson Orélien. Que l’on examine son œuvre, son manuscrit et, s’il existe une controverse, son processus d’écriture. Mais qu’on ne transforme pas ses faiblesses orales supposées en preuve d’une incapacité littéraire. On peut être maladroit devant un micro et remarquable devant une page blanche. La valeur d’un écrivain se mesure d’abord à ce qu’il écrit, non à l’éloquence avec laquelle il parle. Parler avec éloquence ne fait pas automatiquement de quelqu’un un écrivain. Et ne pas parler avec éloquence n’a jamais empêché quelqu’un d’en devenir un. L’écriture possède ses silences, ses lenteurs et ses mystérieux chemins. Elle permet parfois à celui qui trébuche sur les mots lorsqu’il parle de devenir souverain lorsqu’il écrit. C’est peut-être même l’un de ses plus beaux paradoxes. Certains parlent admirablement parce qu’ils savent habiter la parole. D’autres écrivent admirablement parce que la page leur offre enfin le temps et l’espace que la parole leur refuse. Avant de condamner un écrivain à partir de sa voix, commençons donc par écouter sa plume.