LE BENIN ET LE NIGER A L’EPREUVE DE LA DISCORDE

 

Nous mettons en ligne ici le dernier article que Julien Kanté Kansou  a écrit  avant son arrestation.

Autrefois liés par le sang, la terre et le commerce, le Bénin et le Niger formaient ces nations sœurs que l’histoire africaine a souvent tenté de séparer sans jamais y parvenir. Mais aujourd’hui, sous le poids des injonctions d’une diplomatie alignée, cette fraternité vacille dangereusement. En acceptant d’être le relais zélé de sanctions dictées par des institutions perçues comme inféodées aux puissances occidentales, le Bénin semble avoir troqué la main tendue du voisin pour la main levée du gendarme régional. Ce choix, que certains justifient par la realpolitik et la défense d’un ordre régional, n’en demeure pas moins perçu, par une large frange des populations africaines, comme une trahison silencieuse. Une dérive stratégique qui transforme le pays jadis discret en parangon d’un néocolonialisme moderne : celui qui divise les frères africains pour les comptes d’intérêts extérieurs.

À vouloir plaire aux donneurs d’ordres d’ailleurs, le Bénin semble avoir oublié la voix de ses voisins d’ici. Or, en diplomatie comme en famille, il est une ligne rouge qu’on ne franchit pas sans conséquence : celle qui sacrifie la solidarité sur l’autel de la soumission. À vouloir se montrer loyal envers ceux qui n’ont jamais pleuré nos morts ni partagé nos famines, le Bénin risque d’effacer, à grands pas, les fondations d’une fraternité que même les pires périodes coloniales n’avaient su effondrer. Autrefois unies par des liens séculaires de voisinage, d’entraide et de commerce, les nations sœurs que sont le Bénin et le Niger traversent aujourd’hui une zone de turbulence politique et diplomatique qui menace non seulement les équilibres étatiques, mais aussi les fibres profondes de la fraternité populaire. À l’origine de cette tension : la fermeture unilatérale des frontières, dans un contexte de sanctions imposées par la CEDEAO contre la junte nigérienne, et le rôle présumé actif du Bénin dans cette démarche.

 

Une réponse ferme, mais controversée du Bénin

Face aux accusations récurrentes venues de Niamey, le Bénin a rompu avec son habituelle réserve diplomatique. Le ton s’est durci, et un message cinglant a été adressé : « Le Bénin ne s’écroulera pas. Nous avons survécu à la fermeture des frontières du Nigeria pendant des années. » La réplique est sans détour, presque provocante : elle renvoie le Niger à ses propres contradictions et à son isolement stratégique. Pourquoi maintenir les frontières ouvertes avec le Nigeria – également acteur des sanctions – et non avec le Bénin ? Deux poids, deux mesures ? Le gouvernement béninois dit « tendre la main », mais « pas pour qu’on lui crache dessus ».

Une fracture au sein des peuples

Si cette rhétorique officielle a été applaudie par une frange de l’opinion publique béninoise, qui y voit une affirmation de souveraineté face à une junte improvisée, les réseaux sociaux offrent un tout autre tableau. Des voix s’élèvent, indignées par le ton jugé méprisant de la déclaration. « Dire que seuls les Nigériens viennent commercer au Bénin, c’est faux. Que celui qui n’a jamais vu un Béninois dans un marché hebdomadaire au Niger parle ! », s’indigne un internaute. Pour beaucoup, la vérité se situe ailleurs : dans une interdépendance silencieuse que les frontières ne sauraient nier. De part et d’autre, les peuples vivent, commercent, aiment, parfois même s’unissent. « Je suis Béninois, j’aime le Niger. J’appartiens aux deux », confie un utilisateur. Et c’est justement cette fraternité, tissée loin des chancelleries, qui vacille aujourd’hui.

 

Entre réalités politiques et mémoire collective

Il faut aussi entendre ceux qui, dans cette cacophonie, rappellent l’histoire récente : « Patrice Talon ne dirige pas le Bénin pour rétablir l’ordre constitutionnel ailleurs. Lui-même n’a pas été exemplaire en 2021 », soulignent certains, évoquant la polémique sur sa propre réélection. La critique va plus loin encore : l’accusation de jouer le jeu de puissances étrangères, d’instrumentaliser la diplomatie au nom d’intérêts néocoloniaux. Le ton devient grave : « Le Bénin profite de la richesse nigérienne avec l’appui des occidentaux. » D’autres appellent à sortir de la logique du camp contre camp : « Nous sommes tous africains. Nous n’avons pas le choix que de vivre ensemble. »

La souveraineté, oui. Mais pour construire quoi ?

Dans un continent trop souvent pillé, meurtri, et encore en quête de ses propres modèles, la souveraineté devient un mot sacré. Mais elle ne doit pas être une arme brandie contre les voisins. « Que cette souveraineté ne devienne pas une excuse pour l’agitation », avertit justement le texte du gouvernement béninois. Un avertissement sage, qui vaudrait aussi bien pour Cotonou que pour Niamey. Car pendant que les autorités s’affrontent par communiqués interposés, les peuples trinquent : commerçants ruinés, familles séparées, projets à l’arrêt. « Moi, je souffre de cette fermeture », écrit un Béninois. Et c’est cela, le cœur du drame : que des décisions politiques viennent écraser les réalités humaines.

 

Pour une diplomatie des peuples

Cette crise, si elle est mal gérée, peut devenir une fracture durable. Mais elle peut aussi être l’occasion d’un sursaut de sagesse. Ni le Bénin, ni le Niger ne gagneront à entretenir l’escalade. Les accusations à l’emporte-pièce, les réponses arrogantes, les crispations populistes : tout cela alimente un feu que seul le dialogue peut éteindre. Les peuples, eux, n’ont pas besoin de guerre froide. Ils veulent vivre, commercer, se déplacer, échanger. L’Afrique de demain ne se construira pas sur des murs. Elle se bâtira sur la reconnaissance mutuelle, la coopération équitable, et le respect de chaque souveraineté sans hostilité. Le Bénin n’est pas un paillasson. Mais le Niger n’est pas un ennemi. Il est temps de parler d’égal à égal, d’État à État, mais surtout de cœur à cœur. Car ce que l’histoire lie, aucun différend diplomatique ne doit briser.

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