Ce soir, aux environs de 16 heures, le palais de l’Unité à Etoudi avait quelque chose des grands jours. Il ne s’agissait plus seulement de football, de médailles ou d’un trophée conquis au terme d’une compétition. Il s’agissait d’un rendez-vous entre une équipe et son pays, entre des championnes et une Nation venue leur dire sa reconnaissance. Les Lionnes Indomptables étaient reçues dans la maison de la République, auréolées de leur victoire, avec cette lueur particulière qui accompagne celles qui reviennent de loin et qui, contre les pronostics, ont réussi à inscrire leur nom dans l’histoire. Tous les regards étaient naturellement tournés vers le président de la République, Paul Biya. On l’a vu avancer, marquer un pas, puis un autre, avant de prendre place aux côtés de son épouse et du protocole d’État. Cette apparition était attendue et observée avec une attention particulière.

Mais, au-delà de toutes les spéculations qui accompagnent depuis quelque temps chacune de ses apparitions publiques, l’essentiel était ailleurs. Le chef de l’État avait tenu à être présent pour honorer les filles de la Nation, ces Lionnes qui venaient rendre au Cameroun l’une de ces fiertés collectives dont le football possède presque seul le secret. Il y avait quelque chose de profondément symbolique dans cette rencontre. Paul Biya et le football camerounais partagent une longue histoire. Depuis plus de quatre décennies, les grandes heures des Lions et des Lionnes ont traversé sa présidence. Des générations de joueurs sont passées, des entraîneurs se sont succédé, des victoires ont soulevé les foules, des défaites ont meurtri les cœurs, mais le football est demeuré cette passion nationale capable de réunir, en quelques secondes, les Camerounais de toutes les régions, de toutes les générations et de toutes les conditions. Cette fois, les héroïnes étaient des femmes. Et quelles femmes. Des Lionnes revenues de l’adversité, que peu de personnes avaient véritablement vues venir et qui ont pourtant avancé avec cette obstination silencieuse des équipes qui n’ont plus rien à perdre et tout un pays à conquérir.

Elles ont transformé les doutes en énergie, les obstacles en marches et les difficultés en arguments. À force de courage, elles ont obligé les sceptiques à se taire et les Camerounais à recommencer à rêver. Lorsque le président s’est adressé à elles, on retrouvait cette gestuelle lente et ce regard que les Camerounais connaissent depuis tant d’années. Mais les mots prenaient ici une dimension particulière parce qu’ils s’adressaient à une jeunesse qui venait de démontrer, sur le terrain, que le talent ne suffit jamais sans le travail, la discipline, la persévérance et la capacité de se relever. En honorant les Lionnes, la République honorait ainsi bien davantage qu’une victoire sportive. Elle célébrait une certaine idée de l’effort. Les images de cette réception resteront sans doute parmi les plus fortes de cette aventure. Les médailles brillaient sur les poitrines, les bouquets de fleurs apportaient leur douceur au cérémonial et les visages rayonnaient de cette joie que l’on ne peut fabriquer. Au milieu de l’assemblée, le trophée semblait concentrer à lui seul toutes les émotions.

Il n’était plus simplement un objet de métal. Il devenait le témoin des entraînements difficiles, des sacrifices consentis, des blessures surmontées, des critiques encaissées et de cette formidable volonté de ne jamais renoncer. Derrière chaque médaille se cache désormais une histoire. Derrière chaque sourire, des heures de travail. Derrière chaque joueuse, une famille, un quartier, un village, une ville, des éducateurs et parfois des années d’anonymat. C’est cela aussi que la cérémonie d’Etoudi venait consacrer. La victoire appartient aux joueuses, bien sûr, mais elle porte avec elle tous ceux qui, dans l’ombre, ont participé à la construction de cette équipe. Il faut également saluer l’encadrement, les responsables du football féminin et la Fédération camerounaise de football, avec à sa tête Samuel Eto’o, pour leur part dans cette aventure. Une victoire de cette dimension n’est jamais l’œuvre d’un seul homme ni d’une seule institution. Elle est le résultat d’une chaîne de responsabilités, de compétences et de sacrifices dont les joueuses constituent, au moment du triomphe, le magnifique visage. Etoudi a donc vécu bien davantage qu’une réception protocolaire. Le palais de l’Unité a accueilli une page de l’histoire sportive camerounaise.

Pendant quelques instants, les querelles se sont éloignées, les divisions se sont effacées et les commentaires politiques ont laissé place à une évidence beaucoup plus simple. Des Camerounaises avaient gagné et leur pays était fier d’elles. C’est peut-être là que réside la plus belle victoire des Lionnes. Elles ont rappelé qu’une Nation possède encore des lieux où elle peut se retrouver. Le football en est un. Lorsque le maillot national entre sur une pelouse, les appartenances particulières peuvent s’effacer derrière les trois couleurs. On ne demande plus qui vient du Nord, du Sud, de l’Est ou de l’Ouest. On regarde le même ballon, on retient le même souffle et, lorsque vient le but, des millions de voix poussent le même cri. A ces Lionnes, il faut donc dire merci. Merci d’avoir cru lorsque beaucoup doutaient. Merci d’avoir résisté lorsque le chemin semblait se fermer. Merci d’avoir rappelé à la jeunesse camerounaise qu’aucune destinée n’est définitivement écrite et que les grandes réussites commencent parfois dans l’indifférence générale.

Elles sont parties avec leurs incertitudes et elles reviennent avec une couronne. A Paul Biya, venu les recevoir et les féliciter, revient l’image d’un président accompagnant une nouvelle génération de championnes dans un sport qui a offert au Cameroun quelques-unes de ses plus grandes heures de communion nationale. À Samuel Eto’o et à tous ceux qui ont contribué à cette campagne revient leur part de reconnaissance. Mais, ce soir, la lumière appartient d’abord à ces filles. Qu’elles gardent longtemps leurs sourires. Que leur trophée ne soit pas seulement celui d’une compétition remportée, mais le commencement d’une nouvelle ambition pour le football féminin camerounais.

Que des milliers de petites filles, en les regardant entrer à Etoudi avec leurs médailles, puissent désormais se dire qu’elles aussi ont le droit de rêver grand. Car les Lionnes n’ont pas seulement remporté des matchs. Elles ont vaincu le doute. Elles ont rendu possible ce que beaucoup croyaient improbable. Elles ont rugi sur les pelouses et, ce soir, leur rugissement est arrivé jusqu’au palais de l’Unité. Félicitations aux Lionnes Indomptables. Félicitations à leur encadrement, à la Fédération camerounaise de football et à Samuel Eto’o. Et que demeure, au-dessus des hommes, des polémiques et des passions, cette chose essentielle qui nous rassemble encore lorsque vient l’heure des grandes victoires, le Cameroun.
