Mag-Afriksurseine-Mars-2024

POURQUOI LE CHEF MVEIMANI SOMBO EST DECLARÉ PERSONAE NON GRATA DANS LES VILLAGES VUTES

La rédaction de cet article m’a plongé dans un embarras peu commun. Il y a seulement quelques jours, j’ai rédigé une chronique relatant la tournée du chef Mveimani Sombo Amba dans certaines localités du Mbam et Kim. J’y avais abordé les idées défendues lors de cette tournée, notamment la conscientisation du Mbam sur la question des terres qui semblaient disparaître entre les mains des acheteurs, à des prix dérisoires. Cependant, à peine avais-je publié cette chronique que j’ai été vivement critiqué par de nombreux jeunes Vutés, majoritairement, qui exprimaient leur mécontentement sur l’éloge fait au sujet de cette  visite.

Selon eux, je n’avais pas saisi la situation réelle sur le terrain, étant expatrié depuis longtemps, je n’aurais pas abordé la question en profondeur. C’est un point que j’ai bien évidemment reconnu. Cependant, ayant vécu les plus grands instants de mon enfance à Ngoro, je me sens concerné par ce qui se passe autour de Ngoro que je considère  comme ma seconde famille. Dans mes écrits,  je cherche  simplement  à promouvoir la culture de mes localités. Le  désaccord est persistant ce dernier temps qui a même été renforcé par une lettre conjointe signée par certains chefs Vutés des villages qui vont de Nguila à Yoko. Ces chefs signataires considéraient la visite de Sa Majesté Mveimani  Sombo Amba chef supérieur des Sanaga comme une forme d’hégémonie et de mépris envers les aînés.

Les « frères aînés », dans les commentaires que j’ai reçus, font référence aux Vutés, peuple du grand Mbam considéré comme les augustes  descendants  en plus d’être les plus illustres  autochtones de toute la région. Je n’ai donc pas l’intention de modifier ce que j’ai écrit dans mon premier article sur le chef Mveimani  Sombo, mais plutôt de commenter la lettre des chefs Vutés. Il est nécessaire de clarifier certains faits pour éviter les amalgames. Aujourd’hui dans le grand Mbam. Les processus guerriers  sont  révolus  depuis le 19ème siècle, et aucun peuple ne peut se revendiquer comme supérieur. Tout cela est ancré dans l’histoire. L’aventure des peuples pour s’imposer dans la vie de la nation en tant que peuple digne  a été et reste le grand défi de la génération à laquelle j’appartiens. Il n’existe pas de doctrines en la matière, car je suis convaincu que les doctrines appauvrissent l’histoire. Or, l’histoire est ce que nous transmettons à la nouvelle génération.

 De quoi s’agit-il ?

 Tout se résume à une date précise, le 8 avril. Une personnalité éminente, le chef supérieur des Sanaga, et une contrée, celle des Vuté. Le chef supérieur des Sanaga avait planifié une visite non seulement dans ses villages voisins, mais également dans une contrée plus étendue, allant de Nguila, terre essentiellement du pays Vuté, jusqu’à la capitale Yoko. Les chefs de cette longue distance, n’ayant pas saisi la portée de cette visite, s’y sont opposés et ont exprimé leur désaccord. C’est cette lettre et cette réaction du chef traditionnel des Vuté  que je m’efforce de commenter. Datée du 30 mars, cette lettre s’oppose fermement à la tournée de Sa Majesté Mveimani Sombo Amba.

L’interpellation « Sa majesté »,  rappelle les fables de La Fontaine, notamment celle du Loup et de l’Agneau. Dans cet événement, les personnages se dessinent clairement : d’un côté, le chef supérieur, figuré par le loup, cherchant un cadre idyllique où il pense trouver les agneaux, symboles d’une nature pure et nourricière ; de l’autre, Sa Majesté, apparaissant brusquement mais sans être pour autant belliqueuse. Tel le loup, qui  cherche à étendre son aura, sans cruauté ni tyrannie, mais avec une certaine supériorité auto-proclamée. Dans cette fable de La Fontaine, l’agneau, représentant un être doux, innocent et respectueux, a moins de difficulté à exprimer ses idées.

Il s’adresse au loup avec un respect marqué, témoignant d’une relation séculaire et fraternelle. La lettre nous invite à voir au-delà de l’apparence, mettant en lumière les rapports de force et d’hégémonie que l’un cherchait à exercer sur l’autre. Le narrateur de la lettre, adoptant une posture objective, souligne implicitement les conséquences potentielles de cette visite, l’écriture use  d’une rhétorique habile et d’une sincérité évidente pour justifier le refus de la visite.

Il ne juge pas le peuple Sanaga, mais bien son chef supérieur, à qui on rappelle l’amitié et la fraternité séculaires sans prétention aucune. Cette correspondance tente de répondre de manière pertinente et réfléchie à trois axes : une visite mal comprise, une ambition hégémonique, et l’étendue territoriale. Elle laisse entendre, tel un verdict dans un procès bref, que l’agneau n’est pas dupe des intentions du loup, mettant ainsi un terme à la querelle. Le respect envers le chef est incontestable, puisqu’il est reconnu comme chef supérieur des Sanaga. Mais la lettre rappelle fermement les limites de son autorité : « Nous venons vous rappeler que conformément à la législation en vigueur, votre autorité ne s’étend point sur nos territoires. » Cette déclaration laisse entendre que le chef soit ignore les frontières de son territoire.

Soit qu’il  cherche à les étendre, ou encore qu’il méconnait l’histoire profonde de ces villages. Par ailleurs, les chefs ajoutent que « ce projet de tournée, qui reste incompris des populations et qui semble dissimuler un agenda empreint d’une ambition hégémonique, crée non seulement un véritable malaise au sein de toutes les notabilités traditionnelles des villages concernés mais… » Cette phrase résume toute la situation : si le chef avait pris la peine d’envoyer des émissaires sur le terrain pour expliquer l’objet de sa tournée, les choses auraient été plus simples. Mais envoyer un émissaire ne suffit pas, il faut aussi être persuasif.

Bon nombre de chefs vutés n’ont certainement pas étudié la psychologie des profondeurs, mais semblent bien la maitriser. Le fait que la visite n’est pas expliquée dans tous ses contours va créer un malaise, signe d’un rejet subtil envers sa majesté Sombo  en raison de ses antécédents non élucidés. Le terme « malaise » suggère qu’il existe un prétexte sous-jacent à ce sentiment de malaise. Et lorsqu’il s’agit d’un chef supérieur, ce malaise peut être profondément ressenti. Le paragraphe aborde également les ambitions hégémoniques.

N’oublions pas que nous sommes  dans un pays où les ambitions sont ouvertement exprimées. Les chefs Vuté ont-ils compris  que le chef supérieur cherche à asseoir son autorité de manière subtile ?  Ils ont rappelé  de manière imagée, qu’il ne peut pas exercer un contrôle absolu sur eux comme on le dit souvent en Vuté  : « samaoulamenanim kamèdà », une expression de sagesse locale signifiant « tu ne peux pas nous frapper la poitrine ». Cette affirmation révèle une attitude de résistance face à ce qu’ils perçoivent comme une intrusion dans leurs affaires locales. Le dernier paragraphe soulève une conséquence potentiellement perturbatrice.

Les chefs Vuté utilisent un langage diplomatique propre à leur sagesse ancestrale  pour exprimer leur position et ils le clament : ils sont un peuple de paix, mais ne reculeront pas devant la guerre si nécessaire. L’esprit guerrier les Vuté l’ont toujours eu. Ils ont gagné toute leur guerre. Ils connaissent toutes les stratégies annonciatrices. C’est pourquoi j’écris ici avec une note de plaisanterie mais aussi  avec un sérieux évident qu’Ils ont  perçus  la visite du chef Sombo Amba comme une tentative de conquête pacifique de leurs territoires, et ils ont décidé de résister à cette tentative subtile. Ce qui mérite d’être salué, c’est le courage des chefs Vuté qui ont exprimé ouvertement leurs préoccupations.

De nombreux habitants de la région, que j’ai contactés par téléphone dans une dizaine de villages, ont décrit le chef supérieur comme un dictateur méprisant, imbu de lui-même, qui n’accepte pas la contradiction lors de ses réunions. Bien que je n’aie pas de preuves directes, plusieurs personnes ont exprimé des sentiments similaires. Il est bien connu que de nombreux hommes politiques formés à l’ENAM, ainsi que certaine personne comme nous qui,  ayant  vécu en occident, peuvent être excessivement arrogants.

 

En France, l’ENA a même été surnommée « l’école nationale des arrogants ». Cependant, il convient de ne pas dramatiser, car le chef supérieur lui-même n’a pas encore fait de déclaration publique qui aurait engendré des suspicions dans ce sens. Ses quelques interventions que j’ai suivies sont les reflets d’un langage assez noble.  Ce sont de telles situations de la vie des peuples qui ont  souvent été à l’origine de conflits dans le passé. La guerre se fait souvent sur des réalités simples. Confère sur ce qui s’est déroulé l’an dernier  chez les tikars et les bamouns pendant la visite du sultan Nabil dans un petit village.

Les Babouté et les Sanaga sont des peuples unis, qui ont toujours  partagé la même culture et ayant un passé commun. Bien que des erreurs historiques aient parfois conduit à des divisions administratives, leur lien ancestral reste fort. Les Vuté ont joué un rôle majeur dans l’acquisition de cette immense région, ce qui explique en partie pourquoi leur langue est la plus parlée dans la contrée. L’opposition des chefs contre une visite non coordonnée est compréhensible. Cependant, il est important de souligner que nous sommes tous des peuples frères, et qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre un Babouté et un Sanaga, ou ce que certains appellent maladroitement « assimilés ».

L’utilisation du terme « assimilé » est péjorative et peut être perçue comme une forme de domination. Il est préférable de désigner les peuples par leur nom plutôt que de les qualifier d’assimilés. Personnellement, je revendique mes origines Babouté, mes parents également, mais j’ai grandi à Ngoro et j’ai des liens familiaux à Yassem. Je suis un être complexe, et il est donc absurde de me qualifier d’assimilé si c’est un jour le cas. Je crierai fort sur celui-là. Les jeunes chefs, souvent animés par la passion de la jeunesse, sont souvent impulsifs. Le chef Sombo Amba, a un  charisme certain et certainement  attiré soit par l’unité des peuples soit par les calculs personnels du pouvoir.

Et quand on est attiré par le pouvoir on se laisse aller emporter par le plaisir de la popularité. Ce qui n’est pas mauvais parce que nous avons besoin des hommes forts dans notre contrée. Les patriarches du Mbam, nombreux sont ceux qui ont œuvré pour construire une seule et même communauté, comme sa majesté Kathou Ndengué, Benjamin Mbatti, et beaucoup d’autres chefs à Yoko dont les statuts viennent d’être inaugurées. Les Vuté  et les Sanaga sont fondamentalement liés dans le grand  Mbam.

Le Sanaga représente le cœur, tandis que le Vuté incarne la tête. Leur relation est le reflet d’une culture riche et diversifiée. Ils partagent une intimité et une consanguinité indéniables, ayant émergé des mêmes sources et ayant combattu ensemble contre les Tikars. Ils sont frères dans le passé, le présent et l’avenir. La fraternité et l’espoir, marqués  par ces beaux moments de mésententes ponctuels, sont des éléments qui font revivre notre histoire et notre héritage commun.

 

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