Mag-Afriksurseine-Mars-2024

MARTHE CECILE MICCA ET LA DIGNITE EKANGS : CHRONIQUE D’UN PEUPLE DEBOUT

 

Dans le tumulte du Cameroun actuel, nous vivons des dérives qui ne cessent de nous tourmenter au quotidien. Le Cameroun est un pays qui vient de loin, tout comme son peuple : nous surgissons des profondeurs du temps, portés par ceux dont l’âge a fait des ponts entre les ancêtres et les vivants. Ces figures dignes, investies d’une autorité que nul ne devrait contester, rappellent que la mémoire est une terre sacrée. Pourtant, la vénération accordée à certains chefs traditionnels semble devenir, pour d’autres, un privilège inégalement partagé. À croire que la sacralité, lorsqu’elle s’attache aux nôtres, devrait soudain se faire silencieuse, timide, presque illégitime. Je ne prétends pas donner des leçons ; je prends simplement ma posture d’écrivaine et d’actrice de l’actualité. Nous sommes  nombreux à nous dresser pour défendre ce qui, dans notre héritage, mérite respect et élévation. Ce combat n’est ni vanité, ni orgueil. C’est une lutte pour la dignité d’une communauté, pour la préservation de ce patriarche dont la renommée franchit les frontières et les générations.

 

Il ne s’agit pas d’exalter une identité contre une autre, mais de refuser que la nôtre soit piétinée sous les coups d’une violence sourde, insidieuse, souvent psychologique. Depuis quelque temps, certains discours défigurent la fraternité nationale. Ils peignent le peuple Ekang sous des traits dégradants, comme s’il était légitime de réduire une communauté à quelques insultes répétées avec l’assurance de ceux qui croient imposer leur vérité. Les moqueries, les atteintes à l’honneur, les intrusions dans la vie privée, les menaces proférées comme des braises jetées sur l’âme collective. Voilà les armes d’une violence que l’on tente parfois de déguiser en liberté d’expression. Mais insulter les morts, intimider les vivants, ou laisser planer des menaces de destruction n’a jamais éclairé un pays ; cela ne fait qu’assombrir son horizon. Il est devenu trop facile d’accuser de « tribalisme » ceux qui dénoncent ces dérives. L’injustice, lorsqu’elle se répète, réclame d’être nommée. Dénoncer n’est pas diviser. Se taire, en revanche, c’est consentir. Et le plus troublant demeure le silence de certaines voix influentes . celles dont la parole pourrait apaiser, rectifier, condamner clairement les excès. Le silence, en ces heures, devient une ombre qui épaissit les malentendus. Si nul ne souhaite être réduit à la parole violente d’une minorité, alors chacun doit se dresser pour affirmer que cette minorité ne parle pas au nom de tous.

 

Car, à défaut de ce courage, ceux qui se défendent deviennent ciblés, et l’on voudrait leur imposer de subir sans mot dire. Mais la dignité d’un peuple n’est pas négociable. Elle ne se troque pas contre la peur ni contre la résignation. Je veux ici saluer ces femmes qui, debout dans la tourmente, ont choisi la parole comme rempart. Madame Manga, Laradicale Beti, Madame Nyangono Irène et tant d’autres encore. Gardiennes inlassables de la mémoire et du lien communautaire, elles rappellent que la force d’un peuple se mesure aussi à la fermeté tranquille de ses femmes, à leur refus d’accepter l’humiliation comme horizon. Depuis la nuit des temps, l’humanité a connu des peuples cherchant à dominer d’autres peuples. Il en résulte des luttes d’indépendance, des combats pour la liberté, des révolutions nées d’un cri trop longtemps contenu. La dignité a toujours été un motif de soulèvement : en France, en Inde, en Afrique du Sud, en Haïti. De Gandhi à Mandela, de Toussaint Louverture aux anonymes qui ont ouvert les chemins de justice, les peuples ont appris que la paix véritable se construit sur la reconnaissance mutuelle, jamais sur le mépris. Ce que traverse le Cameroun aujourd’hui n’est pas nouveau sous le soleil. Mais il nous appartient de décider si nous voulons en reproduire les blessures ou en briser le cycle. La violence psychologique n’a jamais bâti une nation ; elle ne fait que fracturer ce qui devrait nous rassembler. Ainsi nous tiendrons. Non par haine, mais par fidélité à nous-mêmes. Nous survivrons au mépris, aux dénigrements, aux humiliations, comme l’ont toujours fait ceux qui ont choisi la dignité plutôt que l’effacement. Et parce que notre pays mérite mieux que des querelles d’ombres, nous continuerons d’éclairer la voie, pour que chaque communauté, Ekang, Bamiléké, et toutes les autres, puisse avancer côte à côte, forte de son identité, mais jamais contre celle de son voisin

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