Ainsi s’achève le souffle d’un digne fils Ekang, déposé sur la terre ivoirienne comme une graine confiée à l’horizon. Pourtant, au-delà des sols et des frontières, Dieu demeure unique, et nos cœurs de Camerounais gardent l’assurance qu’il repose désormais auprès de Celui qui lui donna vie. Consty Eka appartenait à cette lignée d’hommes rares qui deviennent eux-mêmes mémoire, héritage et lumière pour les leurs. En lui vivait une part du Cameroun, mais aussi de l’Afrique entière, comme ces figures anciennes dont le nom traverse le temps sans s’éteindre. Sa famille, enracinée dans la tradition et dans l’amour, espérait le voir revenir à Mvolyé, auprès des ancêtres, là où reposent ceux qui veillent encore dans le silence des collines. Mais l’histoire des hommes n’est jamais droite comme une lance royale. Elle serpente, hésite, et parfois se brise dans l’incompréhension. Rien, dans cette affaire, ne semble avoir été pleinement éclairé. La justice ivoirienne, emportée par l’urgence, a laissé dans son sillage le doute et l’inachevé, là où l’on attendait la mesure et la sagesse. L’épouse de Consty Eka, héritière de plusieurs terres et résidant loin de celle où il repose, se trouve au cœur d’une décision qui interroge. Non par condamnation, mais parce que l’homme africain ne meurt jamais seul. Il demeure lié à sa lignée, à sa terre, à cette mémoire invisible qui ne se rompt pas avec le dernier souffle.

Que chacun entende ici non un reproche, mais une invitation à la lucidité. Car souvent, sans le vouloir, nous traçons nous-mêmes les contours de nos propres épreuves. Vivre loin des siens, aimer au-delà des frontières, c’est aussi accepter de prévoir, de dire, d’écrire ce que l’on souhaite pour l’ultime voyage. Le silence, en ces matières, devient parfois une lourde dette laissée aux vivants. Combien de couples avancent sans jamais évoquer la fin, comme si le temps pouvait être négocié. Et lorsque survient l’inévitable, les questions surgissent, aiguës, sans réponse. Si les rôles avaient été inversés, les réactions auraient-elles été différentes.

Les familles auraient-elles accepté cette distance dans l’adieu. Beaucoup, dans l’exil, s’éloignent peu à peu de leurs racines. Ils oublient les mains qui les ont portés, les voix qui les ont guidés, et confient leur existence entière à une seule présence. Puis vient le jour où le malheur les surprend, et ils se découvrent liés, presque captifs, dans une histoire qu’ils n’ont pas entièrement écrite. Mais la vie est patiente, et elle finit toujours par nous rappeler à l’essentiel. Dans la douleur, ce sont les parents, les amis, les frères et sœurs qui portent l’absence. Ils pleurent un être cher, enseveli loin d’eux, comme si la distance venait ajouter au deuil une seconde séparation. Et pourtant, la terre ne rejette aucun de ses enfants.

Elle accueille sans distinction, elle garde en son sein ce que nous lui confions. Nous venons d’elle, et c’est à elle que nous retournons. Puisse-t-il entrer dans la plénitude divine, et que Dieu nous garde jusqu’au jour où nous le rejoindrons. Certaines vérités demeurent encore tues, par pudeur et par respect. Mais qu’il soit dit avec justesse que le Cameroun a bien donné à Consty. Il lui a offert la vie, les premiers savoirs, et les fondations de son talent. C’est là que sa voix a appris à naître, guidée par ceux qui ont vu en lui une promesse. D’autres terres ont ensuite façonné son destin. Le Gabon lui a offert la dignité d’être père et l’espace pour déployer son génie. Là, il s’est élevé, il a marqué les esprits, il a inscrit son nom parmi ceux qui influencent et inspirent. Puis la Côte d’Ivoire est devenue pour lui une terre d’élection, une patrie choisie avec le cœur. Depuis ses dix-sept ans, il y avait trouvé une scène, une reconnaissance, une part de lui-même. C’est là qu’il a vécu, qu’il a rayonné, et qu’il a rendu son dernier souffle, honoré à la mesure de son talent. Faut-il alors troubler son repos par des querelles. La mort appelle au silence et à la dignité. Le lieu du dernier sommeil appartient à ceux qui partageaient son intimité la plus profonde. Aux autres revient un devoir plus noble, celui de garder vivante la trace de son œuvre. Car la vie d’un homme parle encore après lui. Elle se lit dans les liens qu’il a tissés, dans les paroles qu’il a laissées, dans l’image qu’il a donnée de ceux dont il est issu. Certains, en s’éloignant, oublient qu’ils viennent d’une famille.

Ils offrent tout à leur foyer nouveau, jusqu’à effacer leur propre origine. Mais l’équilibre est une sagesse ancienne, et le mépris appelle toujours un écho plus dur encore. Il faut pourtant reconnaître avec honnêteté que c’est en Côte d’Ivoire que sa renommée s’est pleinement révélée, comme pour tant d’autres figures africaines. Là-bas, son talent a trouvé un écho, une lumière, une reconnaissance. Et parce que les grandes âmes ne s’éteignent jamais sans transmettre une part d’elles-mêmes, il est juste d’évoquer celui qui, dans le silence des héritages invisibles, porte désormais une étincelle de Consty Eka.

Patrice Kadji, Mon élève du collège français Pipart il est non seulement un témoin de cette histoire mais surtout qu’il en est devenu l’un des dépositaires. La veille de son départ, le maître lui avait parlé, comme on confie une parole rare à celui qui saura l’entendre. Il y a dans cet instant quelque chose de presque royal, comme ces anciens rites où le souffle du sage se transmet à la génération suivante. Et lorsque l’heure est venue, Patrice Kadji n’a pas hésité. Il a traversé les distances, franchi les frontières, pour accompagner celui qu’il considérait comme un guide jusqu’à sa dernière demeure, en terre ivoirienne. Dans ce geste, d’adieu, Consty lui rendra aux centuples. Il y a là, la fidélité, la reconnaissance, et cette dignité qui honore autant le vivant que le disparu. Ainsi se poursuit la lignée invisible. Car un homme comme Consty Eka ne disparaît pas vraiment. Il se prolonge dans ceux qu’il a marqués, dans ceux qui marchent désormais avec un peu de sa voix en eux. Que Patrice Kadji demeure digne de cet héritage, et que la mémoire du maître continue de vivre à travers ses pas. Consty Eka repose en paix, entre les terres qu’il a aimées, et dans le cœur de ceux qui continueront de porter son nom comme on porte une flamme.










