Bafia, jadis paisible écrin de fraternité, a toujours respiré au rythme lent des vies simples, où chaque ruelle portait l’écho des salutations et des gestes solidaires, est devenue une ville ténébreuse. Hier encore ville de rencontres et de chaleur humaine, elle se distinguait moins par le tumulte que par l’harmonie discrète de son quotidien. Et pourtant, comme arrachée à sa propre essence, la voilà désormais livrée au fracas des interventions musclées, où les sirènes couvrent les voix et où la peur s’invite là où régnait la confiance. Une métamorphose brutale, presque irréelle, qui laisse ses habitants entre nostalgie et désarroi. Ce qui se déroule aujourd’hui à Bafia dépasse le cadre d’une simple opération de sécurité. Derrière les chiffres annoncés et les discours officiels, une autre réalité se dessine, moins humaine et plus troublante, celle de citoyens ordinaires emportés dans une vague d’interpellations qui ressemble davantage à une rafle qu’à une action ciblée. Dans les quartiers, l’incompréhension est profonde. Comment accepter que des hommes et des femmes soient arrêtés alors qu’ils se trouvaient à une veillée funèbre à Ngondo, rassemblés dans le recueillement et la dignité. Comment rester silencieux face à ces témoignages d’extorsions survenues avant même l’arrivée à la gendarmerie.

Comment ne pas être bouleversé par ce jeune homme, surpris sur le chemin du retour, un simple bassin d’eau à la tête, implorant qu’on le laisse repartir auprès de sa mère malade, et qui pourtant fut humilié sans ménagement. Les conducteurs de motos-taxis deviennent ainsi des cibles faciles de ces interpellations. Certains sont contraints de descendre de leurs engins et emmenés de force, laissant leurs motos exposées, livrées aux risques de vandalisme. Ces scènes ne relèvent pas de la lutte contre la délinquance. Elles traduisent une fracture plus profonde entre ceux qui gouvernent et ceux qui vivent au quotidien les réalités de la précarité. Car le véritable problème est ailleurs. Il se trouve dans ces quartiers où l’oisiveté n’est pas un choix mais une conséquence. Là où des milliers de jeunes, privés d’emploi, errent sans perspective, abandonnés à eux-mêmes dans une ville qui ne leur offre aucune issue. On peine à discerner, face à cette agitation soudaine, s’il s’agit véritablement d’une réponse à une urgence sécuritaire ou d’un vacarme savamment orchestré pour se rendre visible à l’approche de futures nominations. Le doute s’installe d’autant plus aisément que Bafia, notre ville, n’a jamais porté le visage que l’on tente aujourd’hui de lui attribuer. Elle a toujours été le lieu d’un vivre-ensemble apaisé, animé par un peuple de paix, de solidarité et de dignité.

C’est pourquoi ce brusque durcissement, cette mise en scène de la peur, interrogent et appellent à une lecture plus lucide de ce qui se joue réellement. Lorsque le travail disparaît, l’espoir s’efface avec lui. Et lorsque l’espoir s’efface, la rue devient le seul horizon. Faut-il alors criminaliser la misère. Faut-il répondre à l’absence de politiques sociales par la répression aveugle. Il devient urgent que les autorités regardent la réalité en face. Ce n’est ni par les descentes musclées, ni par les arrestations massives que l’on bâtira une paix durable. Ce dont Bafia a besoin, ce sont des emplois, des initiatives sociales, des projets capables de redonner dignité et avenir à sa jeunesse. Ce dont cette ville a besoin, c’est d’un engagement sincère pour transformer la détresse en opportunité. Car protéger une population ne consiste pas à l’effrayer ou à la traquer. Protéger une population, c’est lui offrir les moyens de vivre dignement. C’est garantir ses droits fondamentaux, même dans les moments de crise. C’est refuser que la pauvreté devienne un motif d’arrestation. Aujourd’hui, une question demeure, insistante, presque douloureuse. Qui protège réellement les habitants lorsque ceux censés assurer leur sécurité deviennent source d’angoisse. Et jusqu’à quand faudra-t-il rappeler que la justice ne peut exister sans humanité.
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