Mag-Afriksurseine-Mars-2024

LA COUPE AU MAROC : LA CAN PERDUE DANS SES PROPRES CONTRADICTIONS.

 

Deux mois après que les stades se sont tus et que les émotions de la finale semblaient s’être apaisées, la Coupe d’Afrique des Nations reprend un chemin inattendu : non plus celui du gazon, mais celui des bureaux et des textes réglementaires. Ce qui paraissait scellé par le jeu se trouve aujourd’hui réécrit sur le papier, comme si le temps lui-même refusait de refermer le chapitre. Dans ce retour singulier, la CAN ne rejoue pas les matchs, elle rejoue leur sens – révélant une compétition rattrapée par ses propres contradictions, où la vérité du terrain se heurte désormais à celle des décisions administratives.

 

Le football africain  perd un peu de son âme. L’affaire qui oppose aujourd’hui le Sénégal et le Maroc autour de la finale de la CAN 2025 en est l’illustration troublante. D’un côté, une équipe sénégalaise convaincue d’avoir conquis son trophée sur le terrain, portée par l’énergie d’un peuple et la mémoire d’un but décisif. De l’autre, une décision administrative de la CAF qui renverse le récit, sanctionne un abandon de match et attribue la victoire au Maroc sur tapis vert. Alors, qui a gagné ? La réponse dépend du lieu où l’on se place. Sur la pelouse, le Sénégal semble avoir imposé sa maîtrise, sa combativité, et surtout cette capacité à faire naître une joie collective qui dépasse le simple cadre du score. Cette nuit-là, aux yeux de nombreux Africains, les Lions de la Teranga ont écrit une histoire vivante, vibrante, presque incontestable. Mais le football ne se joue pas uniquement avec les pieds. Il se joue aussi avec des règles. Et ces règles, aussi froides soient-elles, structurent le jeu. Quitter le terrain avant la fin d’un match, quelles qu’en soient les raisons – frustration, sentiment d’injustice ou stratégie mal maîtrisée – expose inévitablement à des sanctions.

Sur ce point, la décision de la CAF s’inscrit dans une logique réglementaire difficile à ignorer. C’est là que le malaise s’installe. Car si la règle est nécessaire, son application, lorsqu’elle efface ce qui s’est vécu sur le terrain, laisse un goût d’inachevé. Une victoire sur tapis vert n’a pas la même densité qu’un but marqué dans l’effort. Elle ne fait pas vibrer de la même manière. Elle convainc sans toujours rassembler. Mais l’émotion, elle aussi, peut égarer. Refuser toute décision institutionnelle au nom de ce qui a été ressenti, c’est fragiliser le cadre même qui permet au jeu d’exister. Le football ne peut survivre sans règles communes, même imparfaites. Ainsi, chacun porte sa part de responsabilité. Le Sénégal, peut-être, pour avoir laissé l’émotion – légitime – prendre le pas sur la discipline, dans un moment où chaque seconde comptait encore. Car tant que le score n’est pas scellé, le match appartient à l’incertitude, et quitter le terrain revient à renoncer à cette part essentielle du jeu. La CAF, certainement, pour n’avoir pas su prévenir ou gérer une situation aussi explosive avec la clarté et l’autorité attendues. Une finale continentale ne devrait jamais basculer dans une telle confusion.

Lorsque l’institution devient perçue comme arbitraire ou théâtrale, c’est toute la crédibilité du football africain qui vacille. Et le Maroc, enfin, se retrouve dans une position délicate : bénéficiaire d’une décision légale, mais confronté à une reconnaissance sportive discutée. Gagner sans jouer jusqu’au bout laisse toujours une empreinte ambiguë, difficile à transformer en célébration unanime. Au fond, cette affaire révèle une tension plus profonde : celle entre la vérité du terrain et celle du règlement. Deux vérités qui devraient se compléter, mais qui, ici, s’opposent. Peut-être faut-il alors accepter une idée simple, mais exigeante : une victoire complète ne peut exister que lorsque le terrain et la règle racontent la même histoire. Ce jour-là, ce ne fut pas le cas. Et c’est peut-être là, plus que dans le choix d’un vainqueur, que réside la véritable défaite. Car au-delà du Sénégal ou du Maroc, c’est le football africain lui-même qui se retrouve sommé de se regarder en face – non pas comme une comédie, mais comme une œuvre encore inachevée, en quête d’équilibre entre passion et rigueur.

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