Le mystère du lamido devenu président du Sénat
Assis, presque immobile, dans une posture qui impose le silence, Aboubakary Abdoulaye semble incarner une énigme autant qu’une autorité. Sur l’image, rien ne déborde, rien ne trahit ; un turban blanc soigneusement enroulé dissimule la tête, le nez, la bouche. Seuls les yeux, protégés derrière des lunettes sombres, affleurent. Le geste de la main est mesuré, presque solennel. Le reste du corps disparaît sous un boubou ample, délicatement brodé. L’homme est là, pleinement présent, mais son visage, lui, demeure inaccessible. Une constante. Car le lamido de Rey Bouba apparaît ainsi en toute circonstance, fidèle à un code ancien où l’effacement du visage devient paradoxalement une affirmation du pouvoir. Chez lui, le visible n’est jamais total : il suggère plus qu’il ne montre, imposant une distance qui confine au respect. Ce voile intégral, appelé litham, n’a rien d’un artifice ni d’une coquetterie. Dans les sociétés sahéliennes, notamment au nord du Cameroun, il s’inscrit dans une tradition profondément enracinée.
Hérité des pratiques des peuples nomades, il protège certes des vents violents et des tempêtes de sable, mais il est surtout chargé d’une forte dimension symbolique. Porter le litham, c’est s’inscrire dans une lignée d’autorité, marquer une séparation avec le commun, se soustraire au regard direct pour mieux incarner une fonction. Le chef ne s’expose pas ; il se suggère, il se symbolise, presque intangible. Il convient toutefois de rappeler que ce voile n’est pas porté en permanence. Le lamido montre souvent son visage dans d’autres contextes. Le litham relève autant d’une adaptation aux conditions climatiques que d’un code culturel et protocolaire. Mais aujourd’hui, cette tradition s’invite au cœur des institutions modernes. Désormais élevé au sommet de l’État en tant que président du Sénat, Aboubakary Abdoulaye n’abandonne rien de cette mise en scène du pouvoir. Au contraire, il la transporte avec lui dans les arcanes de la République.
Ce choix ne manque pas de susciter interrogations et débats. Dans un État laïc, certains s’interrogent sur la pertinence d’apparaître voilé lors de la présidence des sessions ordinaires du Sénat. L’image, interpelle celle d’un représentant d’une institution républicaine dont le visage reste partiellement dissimulé. D’autres y voient au contraire l’expression légitime d’une identité culturelle forte, compatible avec l’exercice des fonctions publiques. Entre tradition et modernité, entre héritage sahélien et exigences républicaines, le lamido incarne ainsi une tension singulière. Son visage voilé devient plus qu’un simple attribut : une image puissante, parfois déroutante, d’un pouvoir qui continue de s’exercer à distance, dans le respect des codes anciens, au cœur même de l’État contemporain. Reste une question, suspendue comme un voile : jusqu’où cette alliance entre symboles traditionnels et fonctions républicaines pourra-t-elle redéfinir les contours de l’autorité politique au Cameroun ? (sources Afrik.com)









