Monsieur Jéhu Ndoumi est un chef d’entreprise à dimension internationale. Il dirige des sociétés implantées au Cameroun, au Sénégal, en France, au Luxembourg et en Belgique, et a récemment étendu ses activités aux États-Unis ainsi qu’en Asie. Profondément engagé dans l’accompagnement et l’émulation de la jeunesse, il est aussi un observateur attentif de la vie politique et, plus encore, économique de son pays. Sensible aux mutations et aux défis qui traversent la société camerounaise, il suit avec intérêt les évolutions en cours. A l’occasion du soixantième anniversaire de la Fête de la Jeunesse, nous l’avons rencontré afin de recueillir son regard sur la jeunesse camerounaise, ses réalités, ses aspirations, ainsi que son analyse de la politique conduite par le parti au pouvoir à l’égard des jeunes.

Bonjour Jehu Ndoumi, merci de nous accorder cet entretien. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous expliquer ce qui a façonné votre engagement en faveur de l’investissement et de l’épanouissement des jeunes ?
Je vous remercie sincèrement de cette invitation, et je dois dire que l’occasion ne pouvait pas être mieux choisie. Célébrer les soixante ans de la Fête de la Jeunesse, c’est bien plus qu’un anniversaire. C’est une invite à se retourner sur le chemin parcouru, à mesurer honnêtement ce que nous avons construit, et surtout, à regarder avec lucidité et ambition ce qui reste à bâtir. Qui suis-je ? Je suis Jéhu Ndoumi – Ingénieur, Architecte Financier Computationnel, expert international en financements structurés, en Partenariats Public-Privé, en Trade Finance, en FinTech et en économie pétrolière et énergétique. Ces titres, aussi techniques qu’ils puissent paraître, recouvrent une réalité très concrète : je passe mes journées à concevoir des mécanismes financiers complexes pour que des projets qui transforment des vies – des routes, des hôpitaux mobiles, des usines, des plateformes numériques – puissent voir le jour sur le sol africain. Je suis le Fondateur et CEO de Yunus Group SA, un holding stratégique basé au Grand-Duché de Luxembourg, qui opère comme une plateforme de structuration financière au service du développement durable en Afrique. Mais Yunus Group, ce n’est pas qu’une holding. C’est un écosystème vivant : YunusPay™, notre néo-banque panafricaine dédiée à l’inclusion financière des populations non bancarisées ; GLM Yunus Motors, notre division industrielle dotée d’une usine d’assemblage automobile à Kribi, représentant un investissement de 45 millions d’euros et la création de près de 1 200 emplois directs ; CamTaxi/YunusMove, notre programme de mobilité urbaine ayant permis de financer 6 000 véhicules pour l’insertion des jeunes ; et NetOil Petroleum SA, fondée dès 2011 au Cameroun, dans la distribution pétrolière.

Nos implantations couvrent le Cameroun, le Sénégal, la France, la Belgique, le Luxembourg, les États-Unis et s’étendent désormais en Asie. Mon parcours professionnel a pris forme dès le tournant des années 2000, lorsque j’ai intégré le groupe d’experts du NEPAD / Plan OMEGA (2000–2003), sous la direction du Ministre Dr. Chérif Salif SY au Sénégal. Cette expérience fondatrice m’a donné une boussole que je n’ai jamais perdue : la conviction que l’Afrique doit être l’architecte de son propre financement, et non le simple récipiendaire de l’aide extérieure. Je suis depuis membre de l’ACP – l’Association des Consultants Pétroliers de France -, membre de l’ADEA, et Directeur de l’Intelligence Économique au CARPEM. Parallèlement, j’ai exercé comme conférencier et enseignant international dans plusieurs institutions supérieures africaines. En 2020, j’ai publié aux European University Press le manuel de référence « Practice of Economic Modeling and Forecasting », aujourd’hui utilisé dans plusieurs cursus de formation spécialisée. Ce qui a tout façonné, c’est l’expérience, et non les livres. En 2010, élu Président de la JCI Yaoundé Excel, j’ai compris viscéralement ce que signifie accompagner un jeune porteur de projet. L’idée brillante ne suffit pas si elle n’est pas adossée à une structure, un financement, un réseau. Cet engagement prend aujourd’hui la forme de mon mandat d’Ambassadeur International du Programme Youth Connekt ONU- Cameroun, de la Yunus Foundation qui a formé 1 500 jeunes au numérique, créé 15 Yunus Clubs à travers le pays, et lancé DigIt’Elles, programme d’autonomisation économique des femmes par le digital. Je suis également Chevalier de l’Ordre Militaire et Hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem – un titre qui, plus qu’un honneur, est une responsabilité permanente. Ce qui relie tout cela ? Une conviction forgée dans l’action : le développement de l’Afrique passera par ses jeunes, ou ne passera pas. Mon rôle – qu’il s’agisse de structurer le financement souverain d’un État ou de former un jeune entrepreneur à Yaoundé – est toujours le même : créer les conditions pour que le talent africain se révèle, s’affirme et prospère.

Comment jugez-vous aujourd’hui la place des jeunes dans l’écosystème économique, notamment en matière d’entrepreneuriat, d’investissement et de création de valeur ?
Je dirai d’emblée une vérité que j’assume pleinement : les jeunes Camerounais, les jeunes Africains, sont des génies. Mais cette affirmation doit s’entendre dans toute sa nuance. Quand je traverse l’Afrique – le Cameroun, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cap-Vert, le Tchad, le Gabon, la RDC – dans le cadre de mes activités, je rencontre une jeunesse d’une créativité et d’une résilience remarquables. Des jeunes qui construisent des solutions numériques brillantes avec des ressources dérisoires. Des entrepreneurs agricoles qui transforment des filières entières. Des mécaniciens, des artisans, des commerçants qui font tourner l’économie réelle de nos villes et de nos villages. Cette énergie est réelle, elle est massive, elle est précieuse. Pourtant, lorsqu’on regarde la place structurelle qu’occupent les jeunes dans l’écosystème économique formel – dans les conseils d’administration, dans les levées de fonds, dans les grands projets d’infrastructure, dans les marchés publics – le constat est encore celui d’une sous-représentation chronique. Non par défaut de compétences, mais parce que les portes d’entrée sont trop étroites, trop bien gardées. C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles j’ai construit YunusPay™ comme une plateforme convergente alliant FinTech, Télécoms et E-commerce. Notre néo-banque utilise l’identification biométrique pour offrir à des millions de jeunes, y compris dans les zones rurales les plus reculées, l’accès au micro-crédit, à la micro-assurance et au paiement électronique échelonné.

Chez Yunus, nous n’attendons pas que les jeunes s’adaptent à un système financier qui les exclut structurellement : nous repensons le système pour qu’il les intègre. En 2025, le Prix de l’Innovation décerné à YunusPay™ au Salon International des Paiements Électroniques de Ouagadougou est venu saluer cette démarche. C’est la preuve que l’innovation au service de l’inclusion n’est pas une utopie – c’est un modèle économique viable et scalable. Ce que j’observe dans tous les pays où j’opère, c’est que les jeunes ne manquent pas de talent, ils manquent d’outils. Et notre rôle d’entrepreneur, d’investisseur, de citoyen engagé, c’est de forger ces outils, de les rendre accessibles, de les mettre entre leurs mains. Je me réjouis par ailleurs de constater que le secteur informel, longtemps regardé de haut, est en train d’être réhabilité – y compris dans les discours officiels – comme un espace légitime de création de valeur. J’y reviendrai. Mais je veux souligner ici que cette réhabilitation, pour être complète, doit s’accompagner d’une formalisation progressive, par des outils adaptés. YunusPay™ et notre partenariat avec la Campost, dans le cadre de la digitalisation des services postaux camerounais, sont précisément conçus pour faciliter cette transition : faire entrer des milliers de micro-entrepreneurs dans l’économie formelle, sans les contraindre ni les écraser.

Quels sont les principaux obstacles qui empêchent les jeunes de concrétiser leurs projets, et quels leviers pourraient libérer leur potentiel ?
J’ai la chance – ou la lourde responsabilité – d’observer ces obstacles non pas depuis un bureau climatisé, mais depuis le terrain. Et je peux vous dire qu’ils sont réels, persistants, et souvent interconnectés. Mais ils sont surmontables. Le premier obstacle est financier, et c’est le plus immédiat. Les schémas classiques de financement bancaire sont structurellement inadaptés à la réalité des jeunes entrepreneurs africains : absence de garanties patrimoniales, projets innovants incompris par les comités de crédit traditionnels, délais d’instruction interminables. Un jeune qui porte une idée brillante ne peut pas attendre dix-huit mois pour un financement. C’est pourquoi chez Yunus Group, nous avons développé des instruments de financement structuré innovants – des véhicules SPV (Special Purpose Vehicles), des modèles PPP et BOT (Build-Operate-Transfer) – adaptables à toutes les échelles, du micro-projet au grand chantier d’infrastructure. Et à travers YunusPay™, nous avons rendu le micro-crédit accessible via un téléphone mobile, sans garantie physique, grâce à la biométrie. C’est une révolution silencieuse mais profonde. Le deuxième obstacle est éducatif – et je ne parle pas de diplômes. Je parle de l’absence quasi totale d’éducation financière dans nos systèmes scolaires. Un jeune qui ne comprend pas la notion d’intérêt composé, de rendement sur investissement, de gestion du risque, sera toujours vulnérable face aux prédateurs financiers et incapable de construire un projet économique solide. C’est pour répondre à cet impératif que j’ai fondé la Yunus Foundation, que nous avons formé 1 500 jeunes au numérique et aux outils financiers, que nous avons déployé 15 Yunus Clubs à travers le pays. Le programme DigIt’Elles, dédié à l’autonomisation économique des femmes par le digital, part du même constat : on ne libère pas un talent en lui donnant de l’argent ; on le libère en lui donnant les codes pour comprendre et transformer son environnement.

Je suis également l’auteur du manuel « Practice of Economic Modeling and Forecasting » (European University Press, 2020), précisément parce que je crois que la pédagogie économique doit quitter les cercles académiques pour irriguer la société entière. Le troisième obstacle est culturel : c’est l’individualisme. Je le dis sans ménagement parce que je l’ai observé partout. Les Camerounais, les Africains en général, sont des génies sur le plan individuel. Mais nous n’avons pas encore suffisamment développé l’intelligence collective, la capacité à travailler en écosystème, à mutualiser les forces, à construire ensemble ce qu’aucun de nous ne pourrait bâtir seul. Les Lions Indomptables ne gagnent pas sur le terrain parce qu’ils ont onze génies — ils gagnent parce qu’ils jouent en équipe. L’entrepreneuriat d’impact, c’est la même chose. En termes de leviers, trois me paraissent déterminants. La technologie, d’abord – et je pèse ce mot. Le numérique est un formidable égaliseur de chances. Un jeune bien formé à Meyo ou Obala peut rivaliser avec un professionnel formé à Boston, à condition d’avoir accès aux bons outils et à la bonne connexion. Les modèles PPP et BOT, ensuite : nos projets d’infrastructure – je pense au projet VCY et ses 4 pôles urbains à Yaoundé dont j’ai arrangé le financement souverain à hauteur de 1 264 milliards de FCFA, soit près de 1,92 milliard d’euros – montrent que l’État et le secteur privé peuvent s’articuler intelligemment pour créer des opportunités économiques massives pour les jeunes. Et enfin, l’accès à la propriété des outils de production : notre programme YunusMove/CamTaxi, qui a financé 6 000 véhicules pour permettre à des jeunes conducteurs de devenir propriétaires de leur outil de travail, est un modèle que nous voulons répliquer dans d’autres secteurs. Parce que la dignité économique commence par la propriété.

Comment l’investissement peut-il transformer durablement le parcours des jeunes, au-delà des discours et des promesses institutionnelles ?
La question est juste, et elle est courageuse. Parce qu’elle pointe vers ce qui est le vrai test de toute politique, de tout engagement : la réalité des résultats produits dans la vie concrète des gens. Permettez-moi de vous répondre non pas avec des concepts, mais avec des faits – les miens, ceux de mon groupe, ceux de notre écosystème. L’investissement transforme quand il crée des actifs durables. Quand j’arrange un financement souverain de 1 264 milliards de FCFA pour le projet VCY et les 4 pôles urbains de Yaoundé – un ring road de 90,5 kilomètres traversant la capitale – ce n’est pas un chiffre dans un rapport. C’est des dizaines de milliers d’emplois dans le bâtiment et les travaux publics, dont une large part pour des jeunes. Ce sont des quartiers désenclavés, des marchés accessibles, des chaînes logistiques fluidifiées. C’est une économie locale qui s’active. De même, lorsque nous structurons le financement du 3ème Pont sur le Wouri à hauteur d’environ 260 milliards de FCFA, ou lorsque nous conduisons en Consortium le projet du Pipeline d’exportation Niger–Tchad–Cameroun sur 2 195 kilomètres, valorisé à plus de 48 milliards de dollars par an – nous parlons de décennies de retombées économiques qui bénéficieront directement aux jeunes des régions traversées. L’investissement transforme quand il industrialise. Notre usine GLM Yunus Motors à Kribi, dans laquelle nous investissons 45 millions d’euros, ne produira pas seulement des véhicules. Elle produira près de 1 200 emplois directs qualifiés – des emplois stables, porteurs de compétences transférables, inscrits dans l’économie formelle. C’est ce que j’appelle un investissement transformateur : celui qui ne se contente pas de distribuer des revenus mais qui structure durablement des trajectoires professionnelles.

L’investissement transforme quand il touche les fragilités réelles. Notre projet UMMC+ — les Unités Médicales Mobiles Connectées, déployées sous la tutelle de la CNPS en intégrant la télémédecine de Bealy Medical – cible spécifiquement les zones enclavées. Avec un budget pilote de 1,5 milliard de FCFA pour 2026, 8 unités mobiles et une cible de 30 000 à 40 000 consultations, nous posons les bases d’une santé de proximité accessible aux jeunes ruraux, aux mères, aux populations que le système de santé classique n’atteint pas. Un jeune en bonne santé, c’est un jeune qui peut entreprendre. L’investissement transforme quand il donne accès à la propriété. Je veux insister sur ce point, car il est philosophiquement central dans ma vision. YunusMove / CamTaxi ne finance pas seulement 6 000 véhicules : il donne à 6 000 jeunes le statut d’entrepreneur-propriétaire. Il les sort du cycle de la location perpétuelle, de la dépendance, de la précarité structurelle. La propriété de l’outil de travail, c’est la fondation de la dignité économique. Au-delà des promesses institutionnelles, ce qui distingue l’investissement transformateur du simple discours, c’est la traçabilité, la mesurabilité et la durabilité des impacts. Chez Yunus Group, chaque projet est documenté, chaque financement arrangé est auditable, chaque emploi créé est comptabilisé. C’est ce que j’ai toujours exigé de nous-mêmes, et c’est ce que je demande à tous ceux avec qui nous travaillons. La Palme d’Or — Investisseur de l’Année qui m’a été décernée en 2022 au Tropics Invest Summit du Cap-Vert – avec le Grand Prix du Président de la République du Cap-Vert – n’est pas qu’une récompense personnelle. C’est la validation d’une méthode : celle qui consiste à mettre la rigueur financière internationale au service d’un impact social africain mesurable.

L’an dernier, des bourses ont été octroyées à des jeunes de la diaspora. Quel bilan tirez-vous de cette initiative ?
Cette initiative me touche profondément, parce que j’y ai été impliqué à un niveau décisionnel direct, et parce qu’elle incarne quelque chose que je défends depuis des années : la diaspora camerounaise n’est pas une perte pour le Cameroun – elle est une ressource stratégique, un pont vivant entre notre pays et le reste du monde. Je parle ici du programme DIALYJ – Diaspora And Local Youth Joint-Venture -, né du partenariat structurant entre le MINJEC et Yunus SA. Ce partenariat s’est concrétisé de manière significative lors du déplacement à Heilbronn, en Allemagne, en octobre 2024. J’ai eu l’honneur d’être désigné par Monsieur le Ministre Mounouna Foutsou comme Président du Comité Ad Hoc de sélection des candidatures. C’est une responsabilité que j’ai exercée avec toute la rigueur qu’elle méritait, parce que derrière chaque dossier, il y avait un jeune, une vie, une ambition, un potentiel. Le bilan que je tire de cette initiative est globalement positif, avec des enseignements précieux pour la suite.
Sur le plan académique, les bénéficiaires ont pu accéder à des formations et des environnements intellectuels d’une qualité internationale, dans des écosystèmes où l’innovation est quotidienne, où les standards d’excellence sont exigeants. Cette exposition est irremplaçable : elle calibre les ambitions, élargit les horizons, affûte les outils. Sur le plan professionnel, plusieurs bénéficiaires ont déjà initié des démarches concrètes de transfert de compétences vers le Cameroun — dans le numérique, dans la finance, dans l’ingénierie. C’est précisément le mécanisme que nous voulions activer : non pas former des jeunes pour qu’ils restent à l’étranger, mais les équiper pour qu’ils reviennent avec un bagage que le Cameroun pourra utiliser. Sur le plan personnel — et c’est peut-être la dimension la plus précieuse – j’ai observé chez ces jeunes une transformation profonde. Un regain de confiance. Un regard renouvelé sur leur pays. Un sentiment d’être reconnus, investis, valorisés par leur propre nation. Ce déclic-là, ce réalignement intérieur, est une fondation sur laquelle on peut bâtir une vie professionnelle entière. Cela dit, en homme de terrain, je ne peux pas m’arrêter à l’enthousiasme. Ce qui manque encore, c’est la continuité. Une bourse sans suivi post-formation, sans réseau structuré d’insertion, sans mécanisme d’atterrissage économique concret au retour, produit des effets ponctuels mais ne transforme pas durablement. C’est le chantier collectif des prochaines années, et Yunus Group entend y prendre toute sa part. La mise en relation des lauréats de DIALYJ avec notre écosystème d’investissement, notre réseau de partenaires institutionnels – MINJEC, CNPS, MINPOSTEL, BNDE, ONU/HCR — et nos plateformes de financement, est une piste que nous explorons activement.

Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes qui hésitent encore à croire en leurs capacités ? Quelle vision portez-vous pour leur avenir ?
A tous les jeunes du Cameroun – qu’ils soient à Yaoundé ou à Douala, dans le Grand Nord ou dans les forêts du Sud, en France ou en Allemagne, aux États-Unis ou en Asie – je veux commencer par vous dire ceci, avec toute la force de ma conviction : vous n’êtes pas nés dans le mauvais pays, et vous ne vivez pas au mauvais moment. Le Cameroun est une Afrique en miniature. Une richesse naturelle extraordinaire, certes, mais surtout une richesse humaine, culturelle, linguistique, intellectuelle qui n’a pas d’équivalent. Et le moment que nous vivons – celui de la révolution numérique, de l’intelligence artificielle, de la blockchain, de la FinTech – est précisément celui où la géographie ne détermine plus seule le destin. Un jeune bien formé à Bafoussam ou à Garoua peut aujourd’hui concurrencer un professionnel de Boston ou de Singapour, à condition d’avoir les bons outils et la bonne méthode. C’est ce que nous construisons chez Yunus Group, et c’est ce que je défends partout où je m’exprime.

Mon premier message, c’est : construisez votre Vision. Pas un rêve vague, une Vision structurée. Avant de chercher de l’argent, avant de prospecter des partenaires, clarifiez en vous-même la réponse à cette question : quel problème de ma communauté vais-je résoudre ? L’entrepreneuriat, au fond, ce n’est pas faire de l’argent – c’est offrir à un groupe de personnes un service dont elles ont besoin. C’est cette boussole qui a guidé chacune de mes créations, de NetOil Petroleum en 2011 à YunusPay™, de CamTaxi à l’UMMC+. La Vision précède tout. Mon deuxième message, c’est : investissez en vous. Je ne parle pas seulement de formation académique. Je parle d’éducation financière, de culture numérique, de maîtrise des outils qui gouvernent l’économie mondiale. J’ai publié « Practice of Economic Modeling and Forecasting » en 2020 parce que je voulais contribuer à rendre accessible le langage de la finance à ceux qui en ont le plus besoin. Nos 15 Yunus Clubs, nos formations numériques qui ont touché 1 500 jeunes, notre programme DigIt’Elles pour les femmes – tout cela part du même principe : investir dans sa tête avant d’investir dans son projet. Mon troisième message, c’est : cultivez l’intelligence collective. C’est la leçon que la vie m’a le plus durement mais le plus utilement enseignée.

Notre génie individuel est incontestable. Mais notre force collective est notre plus grand capital inexploité. Apprenez à vous associer, à construire des consortiums, à partager vos ressources. J’ai conduit en Consortium le projet du Pipeline Niger–Tchad–Cameroun, un projet de 2 195 kilomètres valorisé à plus de 48 milliards de dollars par an. Un tel projet n’existe pas sans coalition de compétences, sans confiance entre partenaires, sans intelligence partagée. Commencez à l’échelle de votre quartier, de votre secteur – le principe est le même. A ceux de la diaspora, je veux dire ceci avec respect mais franchise : partir pour apprendre, c’est une stratégie légitime et souvent nécessaire. Mais partir pour ne jamais revenir, c’est trahir le capital que votre pays a investi en vous, et c’est passer à côté des plus grandes opportunités de votre vie. C’est au Cameroun, en Afrique que les marchés restent à construire, que les services manquent, que les innovations peuvent avoir le plus grand impact. J’en suis la démonstration vivante : j’ai quitté le Cameroun pour acquérir des compétences, j’y suis revenu avec une plateforme financière internationale, et c’est ici que j’ai remporté la Palme d’Or Investisseur de l’Année 2022, le Prix d’Excellence 2024, le Prix de l’Innovation 2025. Le retour est une stratégie gagnante. Ma vision pour la jeunesse camerounaise à moyen et long terme est simple dans sa formulation et exigeante dans sa mise en œuvre : un Cameroun où chaque jeune talentueux dispose des outils financiers, technologiques et intellectuels pour ne pas seulement trouver un emploi, mais pour en créer. Un Cameroun qui exportera ses ingénieurs, ses financiers, ses entrepreneurs – non plus par défaut, mais par choix, en ambassadeurs d’une économie qui a su se transformer. Cette vision est accessible. Elle est notre responsabilité collective.

Vous venez de suivre le message adressé à la jeunesse par le président Paul Biya. Quel regard portez-vous sur ce discours ?
J’ai suivi avec une attention soutenue le message du Chef de l’État à l’occasion de cette soixantième édition de la Fête de la Jeunesse, et je veux partager une lecture qui se veut à la fois honnête, nuancée et constructive – celle d’un acteur économique engagé, et non d’un commentateur distant. Il y a d’abord, dans ce discours, une qualité que j’apprécie sincèrement : la lucidité du diagnostic. Le Président a reconnu, sans détour, les difficultés que vivent les jeunes – le chômage, les frustrations, les angoisses, les doutes. Il a nommé le malaise. Cette franchise est importante : un chef d’État qui ne regarde pas en face les réalités de sa jeunesse ne peut pas construire les bonnes réponses. Il y a ensuite des annonces qui méritent d’être prises au sérieux. Le Plan spécial de promotion de l’emploi des jeunes, adossé à une dotation de 50 milliards de FCFA dans la loi des finances pour promouvoir l’entrepreneuriat jeune ; les exemptions fiscales accordées aux entreprises qui recrutent des jeunes diplômés ; le relèvement de la subvention du Fonds National de l’Emploi ; les mesures d’insertion dans les travaux à haute intensité de main-d’œuvre financés par l’État – tout cela forme un cadre budgétaire et incitatif que je ne saurais balayer d’un revers de main. Ce sont des leviers réels, dont la mise en œuvre pourrait produire des effets tangibles si elle est conduite avec rigueur. Permettez-moi de souligner particulièrement une phrase du discours présidentiel qui m’a touché au vif : « Il n’y a pas – et il ne saurait y avoir – de petit métier. » En tant que fondateur de YunusMove/CamTaxi, un programme entièrement construit sur la valorisation du travail des conducteurs et des artisans urbains, cette déclaration résonne profondément avec ce que nous faisons au quotidien. Donner à un jeune conducteur les moyens d’être propriétaire de son véhicule, c’est précisément refuser l’idée que son métier est inférieur ou indigne.

Je me réjouis que le Chef de l’État ait posé cette vérité avec autant de clarté. J’ai également noté avec intérêt les perspectives ouvertes sur le renouvellement des dirigeants des sociétés d’État, la formation d’un prochain gouvernement, et l’annonce d’élections législatives et municipales – même si leur calendrier devra connaître, comme annoncé, un léger réajustement. Ces perspectives sont importantes pour les jeunes, car elles signalent une volonté d’ouverture des espaces de pouvoir et de décision. Les jeunes Camerounais sont prêts à assumer des responsabilités élevées – je le vois chaque jour dans les dossiers que je reçois, dans les profils que j’accompagne à travers Youth Connekt et DIALYJ. Il faut maintenant que les institutions leur en donnent concrètement les moyens. Là où j’attends la suite avec vigilance, c’est sur la mécanique de mise en œuvre.
Permettez-moi une question directe : les 50 milliards de FCFA alloués à l’entrepreneuriat jeune – par quels mécanismes seront-ils distribués ? Sur la base de quels critères ? Avec quelle transparence et quelle traçabilité ?

Ces questions ne sont pas des critiques – elles sont des exigences de redevabilité que tout acteur sérieux se doit de poser. Dans mon activité d’architecte financier, je passe mes journées à structurer des mécanismes qui rendent les flux financiers traçables, auditables, efficaces. Si ces 50 milliards ne sont pas adossés à une ingénierie de déploiement rigoureuse, ils risquent de se diluer sans produire l’impact attendu. Il y a également dans ce discours un appel aux jeunes à tourner le dos à la délinquance, à l’abus d’alcool, aux stupéfiants, à la dépravation des mœurs, à l’usage excessif des réseaux sociaux. Je comprends et je partage l’intention. Mais j’ajoute ceci : le meilleur rempart contre ces dérives, ce n’est pas l’injonction morale – c’est l’espoir économique. Un jeune qui a un projet, un financement, un réseau, une perspective d’avenir concret ne cherche pas l’évasion dans les substances ou dans les écrans. C’est pourquoi notre travail à tous – État, secteur privé, société civile – est de rendre l’espoir économique accessible au plus grand nombre, le plus vite possible. En définitive, ce discours est celui d’un Président qui connaît sa jeunesse, qui reconnaît ses difficultés, et qui pose des jalons. C’est une base. Ce qui en fera une étape historique ou un rendez-vous manqué, c’est ce qui se passera dans les prochains mois – sur le terrain, dans les guichets des institutions, dans les carnets de commandes des entreprises, dans les salles de classe et les espaces d’incubation. Yunus Group, Youth Connekt, la Yunus Foundation continueront d’être là, dans cet espace de convergence entre la promesse publique et la réalité économique des jeunes. C’est notre mission, et nous l’assumons pleinement.

Propos recueillis à l’occasion de la 60ème édition de la Fête de la Jeunesse du Cameroun – Février 2026