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DIASPORA : ON NOUS A ARRACHE LA BELLE VIE

 Lorsque je pense à mon cher  pays le Cameroun, il me vient à l’esprit des réminiscences  fugaces, un mystérieux mélange de réel et d’imaginaire. Je me remémore ma terre natale, mon petit Yangba, les rives du Mbam, et les majestueuses montagnes de Nkongsamba. Les innombrables cours d’eau, les paysages du Nord, les vastes forêts, les eaux vives et calmes, les côtes et les terres rouges de l’Ouest, tous ces éléments me lient à une légende vivante.

Les légendes qui se transmettent à travers les générations, où les traditions perdurent et s’animent. En tant qu’Africain, c’est un choc de constater que la vie que j’aime est éclipsée par l’Europe, me  privant ainsi de cette authenticité africaine, de cette vraie vie. Les visages vieillissants ici ne semblent plus refléter ceux de mon continent d’origine, bien que les Noirs soient nombreux et que les anciens existent ici aussi, ils portent une expression étrangère, sans les traits familiers à l’Afrique. C’est étrange que beaucoup d’Africains, même en vieillissant, ne retournent pas sur leur terre natale. En Europe, les modes de vie africains sont strictement limités, relégués aux coins intimes.

A Paris c’est la gare du Nord qui donne le ton de l’Afrique. Dans cette gare immense, on les voit s’étirer à perte de vue, allant jusqu’au macadam, dormant comme des clochards sur le bitume, indifférents aux dépotoirs. Tout cela évoque l’ambiance africaine que j’ai déjà retrouvée dans les pages de Germinal.  Nous sommes venus pour nous chercher, disait-on, un monde plus petit que l’Afrique en superficie, mais aux constructions urbaines qui compliquent notre quotidien. Chaque jour, une course effrénée à travers la ville pour arriver à l’heure au travail, vivre à Douala et travailler à Mbalmayo, voilà le parcours imposé par le temps.

Nous étions venus pour un an, puis deux, puis trois, et maintenant cela fait déjà une décennie si bien qu’on a perdu la notion du temps. Nous avons oublié le rythme du temps, de corvée en corvée, de travail en travail, sous le vent frais ou le soleil aveuglant, un ciel sans lune, une nuit sans étoiles. Nous ne connaissons aucun voisin, et eux ne nous connaissent pas. Nous n’avons aucune envie de les connaître, dans cette vie médiocre où nous nous sommes enlisés. Nous aurions dû ne jamais quitter l’Afrique. En hiver, le froid glacial gèle l’esprit, nous ne pouvons pas célébrer même si nous avons de l’argent, ne pouvons pas crier comme à Douala quand les Lions Indomptables marquaient, ne pouvons pas mettre de la musique et danser pendant des heures, ne pouvons pas rendre visite à des amis ou à la famille sans préavis.

Le bébé n’a pas le droit de pleurer la nuit, tout est dicté par un code de conduite strict, accepter ou partir. Même les plus ignorants ont intégré cette routine, changé comme s’ils façonnaient la société. Tout est désolant. Ce n’est pas ainsi au Cameroun ou dans d’autres pays africains, là où l’on est bien chez soi. On nous a volé notre vie en nous forçant à quitter le Cameroun, nous marchons chaque jour sur des chemins incertains, effectuons des travaux durs malgré nos diplômes, humiliés et avilis. On nous a volé notre jeunesse. Du matin au soir, du lundi au dimanche, c’est toujours la même rengaine.

Pire encore, nous avons perdu la capacité d’aimer, ne ressentant plus aucun sentiment envers quiconque, enveloppés de raillerie, d’ironie et d’égoïsme. Nous regardons avec cynisme la souffrance des autres sans un battement de cil, ne pleurons même pas les décès, feignant la tristesse. La diplomatie règne partout, et si tu déranges trop avec tes lamentations, un proche parent te  conseille froidement de te soustraire à la vie. Le monde où nous sommes plongés est absurde, l’absurdité de Camus était plus douce, nous sommes plongés dans une irréalité totale.

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