L’artiste camerounais Ange Ebogo Emerent s’est éteint dans la nuit du 27 au 28 août, laissant derrière lui un héritage immense dans le Bikutsi, rythme qu’il a contribué à populariser et à faire rayonner bien au-delà du Cameroun. Mais sa disparition a aussi mis en lumière une vérité amère : l’hypocrisie qui gangrène le milieu artistique camerounais. De son vivant, Ebogo a connu la précarité, appelant discrètement à l’aide lorsqu’il était hospitalisé à l’hôpital. Ses appels restaient sans réponse, les téléphones de ses collègues se fermaient quand son nom s’affichait. Quelques-uns passaient par simple courtoisie, sans jamais revenir. Ainsi, comme beaucoup d’artistes avant lui, il est mort dans la disette, malgré une carrière de plus d’un demi-siècle et l’influence indéniable qu’il a eue sur des générations de musiciens.

Depuis l’annonce de sa disparition, une marée d’hommages s’est répandue. Des directs improvisés sur Facebook, des TikTok bricolés sur ses chansons, des messages dégoulinants fleurissent partout. Les mêmes qui détournaient le regard hier se pressent aujourd’hui pour chanter sa mémoire avec des phrases théâtrales. « C’était un monument », « Il a marqué mon enfance », écrivent-ils, transformant la mort en un spectacle de vanité plus qu’en un instant de vérité. Quand il vivait encore, Ebogo tendait des appels timides à ses compagnons de route. Alité, affaibli, il cherchait des soutiens qui ne vinrent jamais. Les portables restaient muets, les visites se comptaient sur les doigts d’une main, la froideur se tenait en guise de réponse. Puis la fin est survenue. Et, comme par magie, jaillissent des torrents de louanges : « Quelle légende », « Quel père pour nous tous »… Autant de déclarations décoratives, mais vides, déposées en retard sur une tombe creusée à la pelle de leur indifférence. Il avait formé des jeunes, conseillé des amis, bâti un héritage qui ne s’effacera pas. Beaucoup auraient pu lui tendre la main, lui éviter cette fin indigne. Mais le monde artistique est souvent cruel, rongé par l’aigreur et l’orgueil.

On préfère célébrer les morts plutôt que secourir les vivants. Ange Ebogo Emerent part comme d’autres avant lui : dans la disette, mais avec la grandeur de ceux qui ont donné leur vie à la musique. Ses mélodies survivront, immortelles, pour rappeler que la véritable fraternité ne se dit pas après la mort, elle s’éprouve dans la vie. Cette attitude soulève une question douloureuse : pourquoi les artistes camerounais se montrent-ils solidaires seulement après la mort, alors qu’un simple geste de leur vivant aurait pu changer les choses ? Ebogo avait formé de nombreux jeunes musiciens, dont plusieurs évoluent à l’étranger, notamment en France. Beaucoup auraient pu lui venir en aide, tout comme certains de ses contemporains déjà bien établis. Mais le silence, l’indifférence et l’aigreur ont pris le dessus. La disparition d’Ange Ebogo Emerent révèle ainsi une fracture profonde dans le monde artistique camerounais. Derrière les hommages se cache une hypocrisie qui désespère : on célèbre les morts, mais on abandonne les vivants. Et pourtant, ses œuvres, elles, continueront de résonner comme la mémoire d’un architecte sonore, d’un patriarche affable et d’un pionnier du Bikutsi. Sa voix s’est éteinte, mais son message reste vivant, rappelant à tous que la véritable solidarité devrait s’exprimer avant qu’il ne soit trop tard.