Mag-Afriksurseine-Mars-2024

CHOCOLAT DES FILLES OU LA MISSION DE VERITE : UNE VOIX QUI DERANGE, L’ENFANT TERRIBLE DE LA FOI AFRICAINE

Il y a dans la parole de Chocolat des filles quelque chose de dérangeant, d’inconfortable, presque sacrilège et c’est précisément ce qui fait sa force. Là où d’autres se contentent de répéter des dogmes, lui questionne, déracine, secoue. Longtemps perçu comme un provocateur, un insolent ou un pédant, il s’est révélé tout autre : un homme en quête de vérité, de cohérence, et surtout, de réconciliation avec les racines profondes de l’Afrique. Son récent séjour au Cameroun en fut la preuve éclatante. Deux apparitions télévisées auront suffi pour faire vaciller les certitudes d’une élite religieuse établie, accrochée à des vérités figées. Car Chocolat des filles, au-delà du nom qui amuse ou déroute, porte en lui un projet : faire comprendre à l’Africain que sa spiritualité ne commence ni à Rome ni à La Mecque, mais dans les forêts, les grottes, les tambours et les totems de ses ancêtres. Il a lu, il a voyagé, il a observé. Des loges discrètes aux églises tapageuses, il a sillonné les lieux du pouvoir symbolique pour comprendre ce qui s’y trame. Car vivre au sein d’une communauté, c’est s’imprégner de ses codes pour mieux les décoder.

 

L’Europe n’est pas l’Afrique. Le Sénégal n’est pas le Maroc. Le Gabon n’est pas le Cameroun. Et lorsque l’on voyage, l’on comprend qu’aucune vérité religieuse n’est universelle  sauf celle qui nous relie à la terre de nos origines. Ses conférences sont des discours : ce sont des réveils. Des électrochocs. À ceux qui s’accrochent encore aux récits bibliques comme à des vérités éternelles, il oppose l’histoire. Celle de la Genèse, empruntée au dieu sumérien Enki. Celle de Noé, calquée sur le récit de Ziusudra de la Torah. Celle de Moïse, aux accents de Sargon d’Akkad. Même la naissance de Jésus ressemble à celle de Rama Krishna en Inde. Autant de parallèles troublants qui viennent fissurer la solidité prétendue de textes sacrés. Mais là où il dérange le plus, c’est dans sa manière de dire. Il parle cru. Il parle vrai. Il choque, souvent volontairement. Il ne ménage pas. Il attaque. Certains s’en offusquent. Au cameroun on dira :  « Il y a des enfants, des élèves… » Mais ces enfants savent déjà. Il les pousse simplement à penser. Il pousse surtout les adultes à sortir de leur torpeur spirituelle. Car Chocolat des filles ne veut pas détruire : il veut éveiller. Il veut montrer que derrière les églises et les loges, il y a des hommes, des intérêts, des manipulations. Que l’hostilité des religieux à son égard n’est pas théologique, mais économique : il met en péril leur gagne-pain. Et en Afrique comme ailleurs, on ne touche pas impunément à l’argent du sacré. Ses détracteurs lui reprochent sa vulgarité. Peut-être. Mais il faut parfois heurter pour réveiller.

 

Et s’il est vrai que la vérité ne justifie pas l’insulte, il est tout aussi vrai que l’indifférence tue davantage que la provocation. Il ne s’agit pas de le sanctifier, ni de le suivre aveuglément, mais de reconnaître dans sa parole un miroir tendu à nos croyances. Oui, l’Afrique a reçu sa propre parole de Dieu. Oui, chaque peuple a eu ses envoyés. Mais aujourd’hui, au lieu de redécouvrir nos prophètes oubliés, nous nous prosternons devant les idoles des autres. Nous mangeons dans les temples des dieux étrangers pendant que nos ancêtres dorment sans sépultures. Chocolat des filles rappelle une évidence oubliée : on ne peut pas construire l’avenir d’un peuple avec les récits sacrés d’un autre. Et tant que nous continuerons à prier avec les mots d’autrui, nous n’aurons ni paix, ni puissance, ni mémoire. Il n’est ni parfait, ni prophète, ni saint. Mais sa mission est claire : provoquer le réveil. Et qu’on l’aime ou qu’on le déteste, il accomplit ce que d’autres n’osent même pas rêver : faire vaciller les idoles pour que naisse enfin une spiritualité africaine et qu’on s’y enracine.

L’animisme n’est pas une relique pour nous, Africains. C’est une réalité profonde, enracinée dans la terre et dans l’âme. Il ne s’agit pas d’une croyance dépassée, mais d’une voie oubliée que chacun, tôt ou tard, devra réentendre s’il veut retrouver l’essence de son identité. Dans certains  villages que je connais, une vérité subsiste malgré les croisements de traditions : le catéchiste lui-même – pourtant homme d’Église – est celui qu’on appelle pour accomplir les rituels sur les tombes, pour parler aux esprits, pour invoquer les forces de la nature. Car il sait, comme nous tous au fond, que sous les habits du dogme importé, bat encore le cœur des anciens. Je pense à ce moment de grandeur où Douala Manga Bell, au seuil de la mort, face à ses bourreaux allemands, déclara avec une foi inébranlable : « Tuez-moi, mais le dieu qui m’accueillera exaucera mes prières. Vous n’aurez jamais le Cameroun. » Ce dieu auquel il confia son ultime souffle n’était pas le dieu des évangiles, mais celui de ses ancêtres. Le dieu des forêts et des rivières, le dieu de la terre rouge, des pierres muettes et des vents chargés de mémoire. Celui que l’on n’invoque pas en latin, mais en langue sacrée, transmise de bouche à oreille, de rite en rite. Et sa prière ? Elle fut exaucée. Quelques années plus tard, les colonisateurs prussiens quittèrent le Cameroun. Non par hasard, mais parce qu’une parole, portée par l’ancestral, avait été lancée au monde invisible  et entendue.

 

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