Mag-Afriksurseine-Mars-2024

GAILLIMARD, ANTOINE G. ET LES « CONTINENTS NOIRS » : UNE ODYSSEE LITTERAIRE EN LIBERTE

Le 2 juin 2025, derrière les élégantes façades du 5, rue Gaston-Gallimard à Paris, se tenait ce qui ressemblait fort à une réunion de famille littéraire. Mais pas n’importe laquelle : celle des voix africaines et diasporiques réunies pour célébrer les 25 ans de la collection « Continents Noirs », née en l’an 2000 sous l’impulsion d’Antoine Gallimard, héritier du prestigieux empire éditorial, et du prolifique écrivain et traducteur Jean-Noël Schifano, aujourd’hui encore directeur de la collection. Un quart de siècle pour une aventure éditoriale qui, au départ, fut tout sauf consensuelle. L’idée avait germé au détour d’un voyage à Libreville, dans les murs du Centre culturel Saint-Exupéry, en janvier 1999. De ce moment gabonais, presque intime, allait naître une collection qui deviendrait emblématique, radicale dans sa vision, révolutionnaire dans sa proposition : accueillir les écritures africaines et diasporiques dans toute leur diversité, sans condescendance, sans étiquette.

 

Et pourtant, dès sa création, « Continents Noirs » déchaîne les passions. On reproche à la collection d’enfermer la littérature africaine dans un « ghetto éditorial », de céder à une vision communautariste. Des critiques venues de milieux où la diversité se veut théorique, rarement pratique. Mais le temps, comme souvent en littérature, se charge de remettre les jugements à leur place. En publiant des auteurs d’exception, venant de tous les continents, cette collection a prouvé que son seul véritable dénominateur commun était l’exigence littéraire. De Gaël Octavia à Eugène Ébodé, de la tradition à la transgression, du réalisme poétique à la fable politique, les ouvrages publiés dans « Continents Noirs » s’inscrivent dans une dynamique de liberté absolue, où la langue française est renversée, réinventée, magnifiée. « Chaque écrivain est un continent », déclare Jean-Noël Schifano.

 

Et dans cette mer d’écritures, les auteurs voguent sans balises. Leur langue est poreuse, baroque, métisse, à l’image des trajectoires humaines qu’ils incarnent. « Continents Noirs », au pluriel, c’est cela : la reconnaissance que l’Afrique n’est pas un bloc, mais une constellation de voix, de mémoires, de douleurs et de splendeurs. Quant à Antoine Gallimard, il faut saluer ici le geste éditorial audacieux d’un homme que beaucoup auraient attendu sur les sentiers bien tracés de l’héritage. Il a préféré l’inconfort de la nouveauté. Il a mis sa maison au service d’une parole trop souvent marginalisée. Et il a tenu bon, malgré les vents contraires. Car c’est aussi cela, être éditeur : parier sur l’avenir littéraire, quitte à bousculer le présent. Aujourd’hui, « Continents Noirs » a 25 ans. Elle est devenue une collection culte, un espace où s’inventent de nouvelles géographies de la langue. Et si l’on devait retenir une seule leçon de cette traversée, ce serait peut-être celle-ci : les grands éditeurs sont ceux qui laissent les livres ouvrir des mondes, au lieu de les enfermer dans des cases.

 

Sources (Olivier Thibaud)

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