Mag-Afriksurseine-Mars-2024

L’INAUGURATION DU MONUMENT FUNERAIRE DU GRAND MANU DIBANGO A PERE LA CHAISE

 

Il y a trois ans, je traversais les allées du Père-Lachaise pour rendre hommage à un grand artiste. Ce lieu, véritable musée funéraire au cœur de Paris, semblait suspendu entre mémoire et éternité. En le quittant, mon regard s’était posé longuement sur la tombe de notre  icône. Elle avait quelque chose d’abandonné, comme si le temps lui-même avait cessé de veiller sur elle. Cette vision m’avait profondément troublé, laissant en moi une émotion silencieuse et persistante. J’en avais saisi l’instant à travers une vidéo, presque instinctivement. Elle avait ensuite parcouru le monde, circulant encore aujourd’hui sur les réseaux et sur ma page Facebook, témoin fragile de ce moment suspendu. Si un hommage lui est désormais rendu, j’aime à croire que cette étincelle d’émotion y a, d’une certaine manière, contribué. Un hommage juste, attendu, mérité. C’est peut-être là que réside notre rôle d’écrivain. Être ce témoin discret du présent, cet historien de l’instant que l’on reconnaît rarement, mais qui s’efforce, malgré tout, de préserver ce qui ne doit pas disparaître. Manu Dibango. Oui Manu…

La vie de Manu Dibango ressemble à une traversée musicale entre continents, cultures et générations. Né à Douala en 1933, il grandit dans un environnement où les traditions africaines se mêlent déjà aux influences occidentales. Très tôt, il quitte le Cameroun pour poursuivre ses études en France, un départ qui marque le début d’un long voyage artistique. À Paris puis à Bruxelles, il découvre le jazz, le rythm and blues et les musiques afro-cubaines. Le saxophone devient alors sa voix, un instrument à travers lequel il exprime une identité en mouvement. Dans les années 1960, il s’impose peu à peu sur la scène musicale africaine et européenne. Son talent de compositeur et d’arrangeur lui ouvre de nombreuses portes. Mais c’est au début des années 1970 que son nom franchit définitivement les frontières avec le titre Soul Makossa, un morceau devenu mythique. Ce succès mondial fait de lui un pionnier de la musique africaine moderne, capable de faire dialoguer les rythmes du Cameroun avec les sonorités du funk et du jazz. Son influence s’étendra bien au-delà de son époque, inspirant de nombreux artistes à travers le monde. Homme de scène autant que de cœur, Manu Dibango n’a jamais cessé d’explorer, de collaborer et de transmettre. Il jouait avec la même générosité devant des foules immenses que dans des cadres plus intimistes. Sa musique portait une joie communicative, mais aussi une profondeur nourrie par les rencontres et les expériences d’une vie entière. Au fil des décennies, il est devenu la référence, une figure respectée, presque un trait d’union entre l’Afrique et le reste du monde.

Le 24 mars 2020, sa disparition laisse un grand silence dans le paysage musical international. A 86 ans, celui que beaucoup appelaient affectueusement « Papy Groove » s’éteint, emporté par la pandémie de COVID-19. Pourtant, son œuvre ne cesse de résonner, comme une présence fidèle qui traverse le temps. Ce matin du 24 mars 2026, à Cimetière du Père-Lachaise, l’émotion était palpable. Six années après sa disparition, famille, proches et admirateurs se sont réunis pour l’inauguration de son monument funéraire dans la division 44. Parmi eux, des artistes et des personnalités venues saluer la mémoire d’un homme qui avait su rassembler bien au-delà des frontières. Ses enfants, présents avec dignité, portaient en eux cette mémoire vivante, faite de musique et de transmission. Dans le calme du lieu, une cérémonie empreinte de recueillement a précédé la découverte de la stèle, comme un moment suspendu entre souvenir et reconnaissance. Le monument, sobre et chargé de sens, semble prolonger la présence de l’artiste plutôt que de marquer son absence. Lorsque les premières notes de Soma Loba ont résonné entre les allées, quelque chose de profondément humain s’est produit. La musique a repris ses droits, comme si elle refusait de se taire. Dans ce lieu où repose également Yves Montand, la pierre et le souvenir dialoguent désormais avec les mélodies d’un homme qui a fait danser le monde. Aujourd’hui, Manu Dibango appartient à cette mémoire collective qui ne s’efface pas. Entre ciel, pierre et musique, son souffle continue de circuler. Et dans le silence du Père-Lachaise, il suffit de tendre l’oreille pour croire encore entendre son saxophone.

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