Parmi les grandes figures de la musique qui traversent le temps sans jamais perdre leur éclat, André-Marie Tala occupe une place singulière dans le cœur des Camerounais. Sa voix, à la fois familière et intemporelle, accompagne les générations, reliant les souvenirs d’hier aux émotions d’aujourd’hui. Peu d’artistes peuvent se prévaloir d’une telle constance dans l’amour du public, d’une telle fidélité dans l’écoute, d’une telle présence dans la mémoire collective. Il représente cette musique qui ne vieillit pas, celle qui traverse les âges, les quartiers et les histoires personnelles, et qui continue, avec la même intensité, de faire vibrer les âmes et de rassembler les cœurs.

Les préparatifs du jubilé de Sa Majesté le roi Soukoudjou m’ont permis de rencontrer pour la première fois André-Marie Tala, le premier chanteur que j’ai réellement aimé dans mon enfance. Cet attachement vient d’un souvenir particulier que j’ai tenu à lui raconter, pour son plus grand ravissement. Nous sommes en 1976, au marché B de Nkongsamba. Je vends des amuse-gueule que l’on appelait alors simplement gâteaux. Il a plu toute la nuit et le sol est devenu glissant. Dans une descente, je dégringole et tombe. Pourtant, je parviens tant bien que mal à m’affaisser pour éviter que mon plateau de beignets ne se renverse. Non loin de moi se trouve l’animateur Papa Douala, appelé Africa N°2, derrière son comptoir de poisson, activité par laquelle il avait commencé. Il m’aperçoit dans ce geste presque héroïque et, au lieu de venir à mon secours, met dans son haut parleur la chanson Alekop d’André-Marie Tala. Aussitôt, une gaieté fusent partout dans le marché où les commerçantes reprenaient la chanson allègrement. Dans cette épreuve où je veillais à préserver mon plateau de beignets, je me suis relevé, convaincu que la mélodie de cette chanson insufflait en moi une force nouvelle. Je me relève donc et je poursuis ma marche, couvert de boue, la culotte en lambeaux. Les passants comprennent ce qui m’est arrivé et se mettent à acheter mes gâteaux. En moins de deux heures, j’avais vendu toute ma marchandise. Hier encore, j’ai eu l’opportunité de lui raconter cela, pour lui dire que je n’ai jamais oublié cette chanson que j’ai toujours écoutée.

La vie est faite de rencontres. André-Marie Tala, qui connaissait très bien mon frère aîné, le comédien imitateur Antonio, m’a d’ailleurs confié quelques souvenirs à son sujet et m’a révélé ce qu’ils avaient l’habitude d’échanger lors de leurs rencontres. L’homme connaît son art sur le bout des doigts. Laissons les anecdotes pour évoquer le jubilé de Sa Majesté le roi Soukoudjou, qui célébrera, sous l’égide de la diaspora, un règne de platine que les fils et filles du Cameroun ont souhaité honorer. Au cœur de cet événement prestera André-Marie Tala et Fadil le sorcier. André Marie Tala n’a pas manqué au cours de cet échange les organisateurs de partager quelques souvenirs du roi, qu’il a connu dans sa jeunesse alors qu’il voyait encore. Il raconte que Sa Majesté était un excellent footballeur ne laissant rien passer à ses adversaires, un passionné qui, aujourd’hui encore, suit ce sport avec amour. Au cours de la même soirée, on apprend que le roi fut aussi boxeur, pratiquant le noble art avec rigueur et infligeant des mises hors de combat à répétition. On comprend alors le caractère fougueux de cet homme qui ne se laisse impressionner par personne. En musique, la présence de André-Marie Tala suffit à raviver les esprits. La qualité est toujours au rendez-vous. Il compte parmi les artistes camerounais les plus complets. Il a réussi dans la mélodie, dans la composition, sur scène, et ses chants sont devenus intemporels. C’est un mythe vivant que j’aimerais bientôt revoir dans le cadre d’un projet littéraire consacré à sa vie, une vie qui mérite d’être non seulement chantée mais aussi écrite.

Je souhaite réaliser un ouvrage qui parlera de sa vie, de cette musique que tout le monde connaît sans toujours pouvoir la nommer, une musique faite pour écouter, pour faire danser, sourire, transpirer les corps avant de toucher les cœurs. Il a exploré de nombreux styles, de la funk à la soul, du makossa au bend skin, sans oublier d’autres sonorités comme les blouses avec rouge à lèvre. Sa musique a été reprise à travers le monde par de grandes figures. André-Marie Tala est un artiste hors norme, tant par sa personnalité que par sa créativité. Il fait partie de ceux dont l’inspiration dépasse l’ordinaire, portée par une force singulière. Il a encore beaucoup à apporter à l’histoire du Cameroun, lui qui a été au cœur de tant de moments de fierté. Voyageur attentif, il a vu, entendu, compris, et peut désormais transmettre pour la postérité. Sa parole est fluide, élégante, empreinte de sagesse. Lorsqu’il apparaît à la télévision, chacun s’arrête, certain d’entendre une anecdote précieuse. Il a connu de grandes heures de gloire.

Je me souviens encore de la sortie de la chanson « Je vais à Yaoundé à la fin des années 60, une chanson reprise et mimée par toutes les générations. Elle portait une résonance populaire forte, nourrie par sa mélodie et son message romantique. Et cette gloire se poursuit. André-Marie Tala continue de rayonner, de voyager, d’offrir à la musique et à la vie une énergie intacte, de donner à la jeunesse un soin éthique, qu’il transmet à travers ses messages. Son œuvre ressemble à un travail d’orfèvre, et mérite d’être couchée sur le papier. En attendant, rendez-vous le 8 mai à l’espace Venise pour accueillir et célébrer une autre grande figure, un chef, un roi, un artiste, car l’artiste reste celui qui, d’une certaine manière, se rapproche le plus du divin.
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