Quel était ce village Vuté ? Celui que j’avais découvert un matin, dans les replis brumeux de la mémoire ! Un village Vuté dont le nom s’est effacé, mais dont les images, les odeurs et les voix résonnent encore en moi comme une chanson ancienne. Je le revois, à l’aube, les cases de terre battue alignées sous les baobabs, les enfants riant au loin, les femmes marchant avec grâce, paniers sur la tête et soleil dans les yeux. Ce village, je ne sais plus où il se trouve, mais je le cherche sans relâche, dans les récits de chaque Vuté que je rencontre, espérant qu’un mot, un geste, ravivera ce souvenir. C’était un village Vuté niché au creux d’une colline, quelque part entre les grands arbres et les chemins discrets des rivières. J’y ai rencontré des hommes simples et généreux, dont la présence formait un souffle quotidien, faisant naître un cœur battant à l’unisson. J’étais enfant, et pourtant, tout m’y semblait immense : les sourires, la paix, la chaleur des mains tendues.
Les jours s’écoulaient au rythme du soleil. On partageait le manioc et du poissons séchés, comme on partageait les rires, sans calcul, sans réserve. Le nom du lieu m’échappe, mais son âme, elle, m’accompagne encore. Il vivait dans ce village un humanisme ardent, presque sacré. Ce village, je le porte en moi, mémoire d’un monde où la solidarité était une évidence. J’avais à peine quatre ans lorsque nous avons visité ce village que je recherche dans mon esprit. On y parlait le Vuté. Nous étions partis de Ngoro, marchant longuement à travers la brousse, jusqu’à atteindre, à la tombée du jour, ce lieu à la fois étranger et familier. Ce n’était pas Yangba. Il y avait là une école – je le savais, car chaque matin, je voyais des enfants s’y rendre. J’y avais même noué quelques petites amitiés d’enfance. C’était un endroit splendide, peuplé d’âmes lumineuses, pleines d’amour et de générosité. Un village dont je ne parviens plus à me rappeler le nom, mais dont le souvenir reste gravé en moi.
Le voyage fut long, si bien que nous avons dormi en chemin, arrivant à l’aube. Ce fut notre toute première visite dans ce village. Le premier visage que nous avons rencontré fut celui du maître d’école, qui faisait également office de directeur. Il se tenait là, debout sur le pas de sa porte, et nous invita aussitôt à entrer dans sa maison. La table était déjà dressée, comme s’il nous attendait. Nous avons dîné chez cet homme que nous ne connaissions pas, et qui, lui non plus, ne nous connaissait. Une générosité sincère brillait dans ses yeux, heureux d’accueillir les premiers voyageurs. Ce fut le seul endroit que j’ai quitté avec le cœur lourd, empli de nostalgie. J’y avais des amis avec qui je partais à la pêche chaque samedi. Hier encore, j’ai pensé à ce petit village forestier que j’aimerais revoir, pour raconter aux enfants d’aujourd’hui comment vivaient ceux d’hier. Les femmes y possédaient une douceur telle que leurs regards semblaient se poser sur nous comme une caresse.
Elles étaient magnifiques. Et cette intense connexion humaine, aussi naturelle que bouleversante, révélait toute la beauté de ce peuple. Le véritable Vuté est un être solidaire, généreux par nature, heureux à l’idée de retrouver un frère, même perdu de vue. Après le repas, nous nous sommes rendus sur le lieu des festivités. Mais à peine avions-nous traversé le quartier que trois autres personnes nous avaient déjà conviés à dîner. Le chef du village lui-même nous offrit les premières loges. Qu’ils sont hospitaliers, les chefs de village Vuté ! C’est ce jour-là que, pour la première fois, j’ai ressenti la solidarité profonde du peuple Vuté. Nous, les Vutés, savions nous aimer, nous offrir sans compter. Et c’est sans doute le plus beau don que nous pouvions nous faire. Il y a tant de belles personnes à rencontrer parmi ce peuple, mais la vie moderne ne nous en laisse plus l’occasion : l’argent, la distance, et tant d’autres contraintes de notre époque nous en éloignent. À Paris, j’ai rarement retrouvé cette essence. Seuls Haoussa, sa sœur Nicole Mado, Fati, Bekondé, Clovis et moi avons conservé cette constance, ce lien invisible.
Certaines femmes un peu plus aisées disent souvent : « Je ne me mélange pas avec les Vutés. » Je me suis souvent demandé ce qu’elles voyaient en elles pour se croire si différentes. C’est une illusion d’un esprit détaché de ses racines. Même dans les hautes sphères, certains affichaient cette posture, comme s’ils valaient plus que les autres. Et pourtant, il y a des âmes admirables, comme François Denwo, Alain Soya, ou Abdan, qui incarnent l’essence même de l’âme Vuté, comme Roger Moindou le faisait de son vivant. Il y en a d’autres, bien sûr. Je ne saurais tous les citer. Savoir se soutenir, demander des nouvelles, partager une information précieuse… c’est un bien qui nourrit l’esprit d’un frère. Mais certaines personnes prennent de tes nouvelles uniquement pour vérifier si tes souffrances persistent. Dès que tu leur dis que tu travailles, ils raccrochent et entament le sabotage, murmurant : « Depuis qu’il bosse, il ne cherche plus personne. » Oui, des coups bas à Paris, c’est le déjeuner de certains. La civilisation moderne nous a rendus froids, distants.
Mais moi, j’ai gardé l’esprit critique : faire revivre nos vraies valeurs est essentiel. Il faut apprendre aux jeunes qu’on peut encore vivre ces moments-là. Je fuis les personnes toxiques, même si ce sont mes propres frères. Mais j’abandonne difficilement un frère Vuté, sauf s’il devient nuisible. J’ai toujours vécu pour compter dans la vie des autres. Faire le bien, pour moi, ne demande rien en retour : c’est ainsi que le monde peut être meilleur. Je suis profondément touché par cette bonté humaine de nos aïeux. Il faut une force d’âme immense pour dire adieu à des gens qui donnent tout, alors qu’ils n’ont rien. Cette vibration est propre aux peuples de la forêt tropicale. On dit souvent que les peuples reculés sont plus solidaires. Je pense à ceux qui vivent dans les coins les plus isolés. Ce n’est pas facile. Même les sujets d’examen devraient en tenir compte. Et pourtant, ces rencontres – si belles, si humaines – me ramènent toujours à l’essentiel. Quand je regarde ces paysages qui exaltent les vraies valeurs, je me sens emporté, transporté ailleurs. Et puis, tout se termine… On redescend dans cette réalité confuse, où les hommes sont devenus leurs propres adversaires, dans une course effrénée vers l’argent et le pouvoir.
Tout cela est si déplorable. Dans ce village que je décris, il y avait des enfants, des vieillards, des animaux, la flore, la vie dans toute sa splendeur. Ici, tout semble corrompu. Et pourtant, la vie est si belle, si simple, si précieuse. Heureusement, il reste encore de beaux esprits sur cette Terre. Mais pour combien de temps ? Le peuple Vuté possède une profondeur, des sentiments, des valeurs que nous ferions bien d’honorer. Mais dans ce monde dit « civilisé », rien n’est plus acquis. Le pire c’est de vendre la terre. On vend nos terres. Et ce peuple magnifique, cette culture pure, se dissout lentement – comme partout dans la région. J’ai eu la chance inouïe de visiter de nombreuses régions du pays Vuté. Ce parcours à travers la nature m’a permis de redécouvrir toute la force et la sensibilité d’un peuple que j’apprécie plus que jamais. J’ai vu, hélas, à quel point les tribus voisines impactent désormais nos terres. Cette escapade fut pour moi une évasion magnifique.
Que la vie ne fasse jamais oublier aux Baboutés leur histoire sublime et difficile, car c’est elle qui fait leur grandeur. Les responsables dilapident ces lieux devenus attrayants. C’est pourquoi je plaide pour que les villages Vutés soient autonomes, libres de toute autre chefferie, et qu’ils restent fidèles à eux-mêmes. Nous sommes devenus oublieux, pris dans la course folle de la vie. On veut tout, et vite. On a perdu peu à peu ce qui faisait de nous des êtres d’une même mère. Il y a tant de choses que nous pourrions faire pour nos villages, si seulement nous cessions d’y voir des manœuvres politiques. Il y a douze ans, j’avais prévu de mettre à disposition mille livres pour nos petits frères. On y a vu une tentative politique, alors que je n’ai aucun intérêt pour cela. j’ai abandonné. Le peuple Vuté s’est multiplié. Des villages comme Nguila, aujourd’hui très connus, ont beaucoup évolué. Il faut accompagner ce développement pour en faire de grandes villes. Ils ont, en plus, un bon chef – un chef moderne, qu’il faut soutenir dans son élan.