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Par Daniel Yvan Welle Pack

Je suis arrivé au Sénégal avec une valise trop lourde, quelques livres serrés entre mes vêtements, le cœur encombré de projets et cette naïveté heureuse que possèdent les étudiants lorsqu’ils découvrent, pour la première fois, un pays dont ils ont longtemps entendu prononcer le nom. C’était une nuit, vers 21 h 30. Épuisé par le voyage, je me suis endormi vers 23 heures sans même savoir qui étaient mes voisins. Au réveil, j’étais tout heureux, agréablement surpris par la politesse, la chaleur humaine et l’hospitalité des Sénégalais. Aussitôt, je compris que le Sénégal allait m’enseigner autre chose, quelque chose qu’aucun professeur ne pouvait véritablement inscrire au programme d’un cours, mais qui constituait pourtant une formidable leçon de vie, la fraternité africaine. Dès ce  premier jour à Dakar, j’eus l’impression d’entrer dans un immense livre ouvert, écrit avec la mer, le sable, la sueur des hommes, les couleurs des rues, les cris des marchands, le grondement des voitures, les parfums des cuisines et cette chaleur humaine qui a donné au Sénégal son beau surnom de pays de la Teranga.

Dakar ne se livrait pourtant pas immédiatement. Il fallait l’écouter, la parcourir, accepter son soleil, sa poussière, ses embouteillages, ses contradictions et surtout son extraordinaire vitalité. Chaque matin, lorsque je quitte ma chambre d’étudiant, je découvre  un nouveau visage de cette ville qui, lentement devient une partie de ma jeunesse. Mes premières découvertes furent celles de la rue. Je regardais avec curiosité ces véhicules multicolores que tout le monde appelait les cars rapides. Ils semblaient parfois sortir de l’atelier d’un peintre plutôt que d’un garage. Le jaune dominait souvent leur carrosserie, accompagné de bleu, de blanc, de rouge et de vert. Des figures géométriques, des dessins et diverses inscriptions faisaient de chaque véhicule une œuvre populaire en mouvement. A travers les fenêtres ouvertes, j’apercevais les passagers serrés les uns contre les autres, des travailleurs, des étudiants, des commerçantes, des mères accompagnées de leurs enfants. Pendant des générations, ces véhicules ont transporté Dakar dans Dakar, accompagnant les réveils matinaux, les départs au travail, les retours des marchés et les mille déplacements qui donnent son rythme à la capitale. Très vite, je compris que pour connaître une ville, il ne fallait pas seulement visiter ses monuments.

Il fallait emprunter ses transports, attendre au bord de ses routes, écouter les conversations et regarder vivre ceux qui n’apparaissent jamais dans les cartes postales. Je pris donc moi aussi les cars rapides, quelquefois avec mes cahiers sous le bras. À chaque arrêt, j’avais l’impression que Dakar tout entière montait à bord. Une vendeuse apparaissait, un étudiant descendait, un vieil homme se frayait un passage, une conversation commençait en wolof tandis qu’une autre se poursuivait en français. Je ne comprenais pas toujours les mots, mais je comprenais les sourires et les éclats de rire. Mon apprentissage du Sénégal commençait ainsi, non dans les amphithéâtres, mais dans la rue. Le monument de la renaissance africaine. Dominant Dakar depuis les hauteurs des Mamelles, cette immense sculpture s’élève vers le ciel comme une affirmation de confiance. Un homme, une femme et un enfant composent une famille lancée dans un même mouvement. L’homme se redresse avec puissance, la femme accompagne son élan et l’enfant, porté vers le haut, tend son bras vers l’horizon. Tout évoque le mouvement, la marche et le refus de l’immobilité. Inauguré le 3 avril 2010, à la veille du cinquantenaire de l’indépendance du Sénégal, le monument, haut d’environ 52 mètres, fut conçu sous la présidence d’Abdoulaye Wade pour représenter symboliquement une Afrique qui, après les blessures de l’esclavage, de la colonisation et des dominations successives, entend se relever et reprendre possession de son avenir.

La force de cette œuvre réside particulièrement dans le geste de l’enfant. Son bras tendu semble indiquer une direction aux générations futures. Il ne regarde pas vers le sol et ne se retourne pas vers le passé. Il désigne l’horizon. Pourtant, son geste ne signifie pas qu’il faille oublier l’histoire. Bien au contraire. Il semble dire que l’on peut connaître les blessures du passé sans accepter d’en devenir éternellement prisonnier. La renaissance n’est pas l’oubli. Elle suppose la mémoire, mais une mémoire transformée en force pour construire. Puis je découvris l’Atlantique. Comment raconter Dakar sans parler de cette mer qui accompagne son existence et semble parfois encercler ses pensées. Certains soirs, après les cours, je partais vers les plages. Là, le vacarme de la capitale s’effaçait progressivement devant celui des vagues. Je regardais les pêcheurs et leurs longues pirogues peintes de couleurs éclatantes. Rouge, jaune, vert, bleu, noir et blanc se mélangeaient sur le bois. Certaines portaient des motifs religieux ou populaires, d’autres arboraient même un ballon de football, comme si toutes les passions sénégalaises avaient décidé de prendre la mer ensemble. Ces pirogues ne sont pas de simples embarcations. Elles appartiennent profondément à l’économie et à la culture des communautés côtières. Depuis des générations, les pêcheurs partent parfois avant le lever du jour, affrontent les vagues et reviennent avec ce que l’océan a bien voulu leur donner.

Autour d’eux vivent ceux qui préparent les filets, débarquent les prises, transportent, transforment et vendent le poisson.  Je restais parfois longtemps sur la plage à observer ces hommes. Être pêcheur, me disais-je, c’était apprendre à lire le ciel comme on lit un livre, connaître les vents, comprendre les courants et accepter l’incertitude. Chaque départ contenait une espérance et chaque retour ressemblait à de discrètes retrouvailles entre la terre et ceux qu’elle avait confiés à l’océan.  Devant eux, mes inquiétudes d’étudiant, les examens, les devoirs, les frais de scolarité et les incertitudes du lendemain prenaient une autre dimension. Ces pêcheurs m’apprenaient, sans le savoir, que toute existence exige un jour que l’on pousse sa propre pirogue vers l’inconnu. Mais on ne comprend pas le Sénégal en observant uniquement son présent. Il faut rencontrer son histoire. Un jour, je pris le bateau pour l’île de Gorée. À mesure que Dakar s’éloignait derrière moi, j’éprouvais la sensation étrange de remonter le temps.

Puis Gorée apparut, belle, lumineuse, presque paisible. Cette beauté me troubla davantage encore lorsque je pensai à la mémoire douloureuse attachée à l’île. Je pénétrai dans la Maison des Esclaves et je compris immédiatement que certains lieux ne se visitent pas comme les autres. Je regardai ses murs ocre rouge, sa cour et ce double escalier aux courbes presque majestueuses. À l’étage, les espaces étaient plus lumineux et mieux ventilés tandis qu’en dessous se trouvaient des pièces plus sombres et plus confinées. Cette architecture faisait apparaître un contraste saisissant entre lumière et enfermement, confort et privation de liberté.  Je regardais les visiteurs monter et descendre librement ces escaliers et je pensais aux hommes, aux femmes et aux enfants dont ce lieu conserve aujourd’hui la mémoire. Des siècles plus tard, les visiteurs peuvent entrer, sortir, photographier et contempler le ciel. Cette liberté contemporaine rend encore plus bouleversante l’évocation de ceux qui furent privés de la leur.  Puis je me dirigeai vers cette ouverture tournée vers l’Atlantique, associée dans la mémoire de Gorée aux départs des captifs et devenue le symbole de la Porte du non-retour. Devant moi, il n’y avait que l’océan. Pourtant, ce jour-là, je ne le trouvai plus beau. Cette immensité que j’avais contemplée avec bonheur sur les plages de Dakar devenait soudain une frontière tragique. Je songeai aux départs forcés, aux familles séparées, aux hommes et aux femmes arrachés à leur terre. Dans mon imagination, cette porte devenait le lieu des adieux à l’Afrique.

Derrière, il y avait la terre des ancêtres. Devant, l’inconnu. Je restai silencieux parce qu’il existe des endroits où le silence possède davantage de dignité que les mots. Gorée est aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO et constitue un grand lieu de mémoire, de transmission, de dialogue et de réconciliation. Lorsque je repris le bateau vers Dakar, j’avais le sentiment qu’une partie de mon voyage d’étudiant venait de devenir un voyage intérieur. Quelques jours plus tard, je rencontrai une Afrique racontée dans un langage radicalement différent. Sur l’une des collines des Mamelles s’élevait le Monument de la Renaissance africaine. Il fallait lever la tête pour embrasser cette immense famille tournée vers le ciel. L’homme se redressait avec puissance, la femme participait au même mouvement et l’enfant, porté vers le haut, tendait son bras en direction de l’horizon. Inauguré le 3 avril 2010 sous la présidence d’Abdoulaye Wade, ce monument d’environ 52 mètres entend symboliser une Afrique qui, après les blessures de l’esclavage, de la colonisation et des dominations successives, veut reprendre possession de son histoire et construire son avenir.  Il fallait sans doute commencer cette découverte par Gorée, parce que l’île impose d’abord le silence. Au milieu de sa beauté paisible se trouve la Maison des Esclaves, dont l’architecture produit immédiatement un étrange contraste. Dans la cour, deux escaliers s’élèvent avec élégance vers l’étage et la lumière, tandis qu’au-dessous s’ouvrent des passages plus obscurs. En haut se trouvent l’espace, l’air et la clarté. En bas demeure le souvenir de l’enfermement et de la privation de liberté. Cette opposition donne au lieu une puissance particulière. L’architecture cesse d’être simplement architecture et devient une manière de parcourir l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire humaine.

Aujourd’hui, les visiteurs montent et descendent librement les escaliers, traversent la cour, observent les différentes pièces, photographient les murs et contemplent le ciel. Cette liberté de mouvement paraît ordinaire jusqu’au moment où l’on songe aux hommes, aux femmes et aux enfants dont Gorée entretient la mémoire. Des siècles séparent leurs pas de ceux des visiteurs contemporains. Pourtant, la confrontation entre ces deux temporalités donne à la maison toute sa dimension. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui peuvent entrer et ressortir librement de ces lieux. Ils peuvent contempler l’océan, revenir sur leurs pas et repartir vers le continent. Cette liberté élémentaire prend une valeur immense lorsqu’elle est mise en regard de la mémoire de ceux qui furent privés de la leur. La Maison des Esclaves ne peut donc être considérée comme une simple curiosité touristique. Elle appartient à un ensemble mémoriel beaucoup plus vaste. L’île de Gorée, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978, est devenue l’un des grands symboles internationaux de la mémoire de la traite négrière, un lieu de recueillement, de transmission, de dialogue et de réconciliation.

Devant ses murs, le silence possède parfois davantage de force que les discours. Ils rappellent jusqu’où peut conduire la négation de la dignité humaine et transmettent aux générations contemporaines une exigence qui dépasse les peuples et les frontières, celle de regarder l’histoire en face afin que jamais plus un être humain ne puisse être réduit à l’état de marchandise. Et puis il y a l’océan. Cet Atlantique magnifique qui entoure Gorée porte lui aussi une mémoire contradictoire. Il est à la fois beauté et immensité, ouverture sur le monde et rappel des séparations. Devant les lieux associés dans la mémoire collective au départ des captifs vers les Amériques, la mer change presque de signification. Elle n’est plus seulement cette étendue bleue que l’on contemple depuis le rivage. Elle devient symboliquement la mer des adieux, celle qui séparait ceux qui partaient de la terre africaine qu’ils risquaient de ne jamais revoir. À Gorée, j’avais regardé une ouverture donnant sur l’océan et associée à la mémoire de l’arrachement. Aux Mamelles, un enfant me montrait l’horizon.

Entre ces deux lieux se déployait presque toute une philosophie de l’histoire africaine. Gorée disait de ne jamais oublier. Le Monument de la Renaissance semblait répondre qu’il fallait malgré tout continuer d’avancer. L’un racontait la blessure, l’autre le relèvement. L’un portait la mémoire des départs, l’autre la promesse des générations à venir.  Au fil de mes études, je compris également que le Sénégal était une terre de grandes figures intellectuelles et politiques. Je découvris davantage Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal indépendant, mais aussi poète et grande figure de la Négritude. Je trouvais magnifique qu’un homme ayant exercé les plus hautes responsabilités de l’État ait conservé cette relation profonde avec les mots, la culture et la poésie. Senghor me faisait comprendre qu’une nation ne se bâtit pas uniquement avec des institutions, des routes et des administrations. Elle se construit aussi avec une mémoire, une langue, une culture et un imaginaire. L’histoire sénégalaise me conduisit également vers Abdoulaye Wade, grande figure de l’opposition avant son accession à la présidence de la République en 2000, et dont le nom reste notamment associé au Monument de la Renaissance africaine.

 Mes lectures me conduisirent vers Blaise Diagne, figure majeure de l’histoire politique sénégalaise et premier député africain noir élu à la Chambre des députés française en 1914. Elles me conduisirent surtout vers Cheikh Anta Diop. Son nom était partout et d’abord sur l’université de Dakar. Historien, scientifique et penseur, il avait consacré une grande partie de son travail à replacer l’Afrique au centre des interrogations sur l’histoire des civilisations. Pour nous, étudiants africains, son nom avait quelque chose d’une injonction silencieuse. Il nous disait d’étudier, de chercher, de questionner et de ne jamais accepter que d’autres pensent éternellement notre histoire à notre place. Je découvris également Alioune Diop et Présence Africaine. Je compris à travers lui que les grandes batailles d’un continent se livrent aussi dans les livres, les revues, les universités et les maisons d’édition. Un peuple existe également par la parole qu’il produit sur lui-même et par les idées qu’il transmet aux générations suivantes. Ainsi, Senghor, Cheikh Anta Diop, Alioune Diop, Blaise Diagne et tant d’autres formaient progressivement dans mon esprit une autre géographie du Sénégal, non plus celle des rues et des monuments, mais celle de la pensée. Et puis il y avait 2002. Il suffisait de prononcer cette date devant certains Sénégalais pour voir immédiatement les visages s’illuminer.

Pour sa première participation à une Coupe du monde de football, le Sénégal avait réalisé l’un des plus beaux parcours de son histoire. Le 31 mai 2002, les Lions de la Teranga avaient battu la France, championne du monde en titre, grâce au but de Papa Bouba Diop. Sous la conduite de Bruno Metsu, cette génération portée notamment par El-Hadji Diouf, Henri Camara, Khalilou Fadiga, Aliou Cissé, Tony Sylva, Ferdinand Coly et Papa Bouba Diop avait atteint les quarts de finale. Cette aventure dépassait le football. Elle avait donné au pays quelques semaines de communion et offert au continent africain l’une de ces histoires sportives que l’on transmet longtemps après le dernier coup de sifflet. Le Sénégal avait aussi sa musique et il était impossible de séjourner longtemps à Dakar sans rencontrer, d’une manière ou d’une autre, la voix de Youssou N’Dour. Elle sortait d’une radio, d’une voiture, d’un restaurant, d’une maison ou d’une cérémonie. Sa musique avait depuis longtemps franchi les frontières sénégalaises, mais à Dakar elle retrouvait quelque chose que les scènes internationales ne pouvaient lui donner, sa terre d’origine. À travers elle, je découvrais cette capacité du Sénégal à prendre une tradition, à la transformer et à l’offrir au monde sans perdre son identité.

Puis, il y avait la lutte traditionnelle sénégalaise. Je pensais, en arrivant, que rien ne pouvait rivaliser avec le football dans la passion populaire. Les arènes m’apprirent le contraire. La lutte sénégalaise était un sport, mais également un spectacle, un rituel, une fête et une affirmation de force. Les percussions, les chants, les danses, la préparation des lutteurs et l’attente du combat faisaient partie de l’événement. Des noms comme Tyson, Yékini et Balla Gaye 2 appartenaient à la mémoire populaire. On me racontait les grandes confrontations comme ailleurs on raconte les finales de Coupe du monde. Ces champions avaient dépassé les limites de l’arène pour devenir des figures connues de toute une génération. Les mois passèrent ainsi et mon séjour d’étudiant devint progressivement une histoire d’amour avec le Sénégal. Je ne tombais pas amoureux d’un pays imaginaire débarrassé de ses difficultés. J’aimais un pays réel, avec ses contradictions, ses impatiences et son extraordinaire énergie. J’aimais le vent de l’Atlantique après les journées trop chaudes, les pirogues qui revenaient lorsque le soleil commençait à descendre, les marchés, les conversations interminables, les cars rapides bariolés et ces soirs où Dakar semblait refuser de dormir. J’aimais surtout cette possibilité de parcourir, en quelques kilomètres, plusieurs siècles d’histoire africaine, depuis la mémoire douloureuse de Gorée jusqu’à l’enfant du Monument de la Renaissance pointant son doigt vers l’avenir.

Je compris finalement que le plus important diplôme de mon séjour sénégalais ne serait peut-être jamais imprimé sur du papier. Gorée m’avait enseigné la mémoire. La Porte du non-retour m’avait fait comprendre le prix de la liberté. Les pêcheurs m’avaient enseigné le courage quotidien. Les pirogues m’avaient montré que l’homme pouvait couvrir de couleurs l’instrument même de son labeur. Les cars rapides m’avaient appris qu’un peuple imprime son imagination jusque sur les véhicules qui le transportent. Senghor m’avait rappelé que la poésie pouvait accompagner l’exercice du pouvoir. Cheikh Anta Diop m’avait enseigné l’importance de questionner l’histoire. Alioune Diop m’avait révélé la puissance des idées et de la transmission intellectuelle. Le Monument de la Renaissance m’avait montré une Afrique qui, tout en connaissant ses blessures, voulait regarder devant elle. Les Lions de 2002 m’avaient montré comment quelques matchs de football pouvaient entrer dans la mémoire collective. Youssou N’Dour m’avait fait entendre le Sénégal, tandis que Tyson, Yékini et Balla Gaye m’en avaient montré la puissance et les passions populaires. Certains soirs, je retournais seul au bord de l’Atlantique. Je regardais les dernières pirogues se découper dans la lumière du crépuscule.

Le soleil descendait lentement sur l’océan et Dakar prenait cette couleur particulière que possèdent les villes lorsqu’elles commencent à entrer définitivement dans notre mémoire. Je n’étais plus seulement l’étudiant étranger arrivé quelques mois auparavant avec ses livres et sa valise. J’étais devenu le témoin reconnaissant d’un pays qui, chaque jour, m’avait enseigné quelque chose de son histoire et, curieusement, quelque chose de moi-même. C’est alors que je compris pourquoi certains voyages ne s’achèvent jamais vraiment. On quitte une ville, mais certaines de ses rues continuent de marcher en nous. On quitte une plage, mais le bruit de ses vagues demeure quelque part dans notre mémoire. On quitte un peuple, mais ses voix, ses musiques et ses visages nous accompagnent encore. Longtemps après Dakar, il suffit parfois de fermer les yeux pour entendre le moteur fatigué d’un car rapide, les pêcheurs tirant leur pirogue sur le sable, les clameurs d’une arène, une chanson de Youssou N’Dour portée par une radio lointaine et le grondement éternel de l’Atlantique contre les rivages de Gorée. Alors seulement on comprend que l’on n’avait pas simplement séjourné au Sénégal. Le Sénégal, lui aussi, avait décidé de séjourner en nous.

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