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Entre la douleur d’une famille endeuillée et l’allégresse d’une autre célébrant une nomination prestigieuse, le renouvellement de la présidence du Conseil constitutionnel camerounais nous rappelle une vérité universelle. Les institutions demeurent, les hommes passent, mais la dignité humaine devrait toujours survivre aux ambitions et aux honneurs. La politique est parfois d’une ingratitude qui dépasse l’entendement humain. Elle possède cette étrange faculté de transformer, en quelques heures, les larmes d’hier en réjouissances d’aujourd’hui, comme si la disparition d’un homme, fût-il l’un des plus hauts serviteurs de la République, ne constituait qu’une parenthèse dans la marche imperturbable des institutions. Il y a quelques jours à peine, la dépouille de Clément Atangana, premier président du Conseil constitutionnel du Cameroun, était ramenée sur la terre de ses ancêtres. Sa famille, profondément éprouvée, n’a pas encore achevé de mesurer l’immensité de sa perte. Ses proches vivent toujours ces heures douloureuses où chaque souvenir devient une blessure, où chaque silence rappelle une voix qui ne répondra plus. Pourtant, tandis que les siens cherchent encore la force d’accompagner dignement leur patriarche vers sa dernière demeure, la République poursuit sa marche et les manifestations de joie prennent déjà le pas sur le recueillement. Cette simultanéité des événements nous invite à une réflexion sur notre rapport au pouvoir, à la mort et, surtout, au respect que nous devons à ceux qui ont servi la nation.

Le 16 octobre 2026, le président de la République, Paul Biya, a procédé, par décret, à la nomination de Rémy Nama à la présidence du Conseil constitutionnel, en remplacement de feu Clément Atangana. Cette décision s’inscrit dans la nécessité d’assurer la continuité de l’État, principe fondamental auquel aucune République ne saurait se soustraire. Une institution aussi importante ne peut demeurer indéfiniment sans direction. Cependant, la légitimité d’une nomination n’exonère pas les hommes de leur devoir de retenue, de délicatesse et de considération envers la mémoire du disparu. Car il existe une différence essentielle entre la continuité administrative, qui relève de l’obligation constitutionnelle, et l’exubérance des célébrations, qui relève du comportement humain. On peut se réjouir d’une promotion sans donner le sentiment de célébrer le départ de celui dont on hérite des responsabilités. On peut accueillir un nouveau président avec les honneurs attachés à sa fonction sans oublier que le fauteuil qu’il occupe désormais est devenu vacant à la suite d’une disparition qui plonge encore une famille dans le chagrin. C’est précisément cette frontière entre la joie légitime et la nécessaire décence qui semble avoir été franchie dans les scènes de liesse rapportées à Yaoundé. De retour à sa résidence du quartier Magzi, dans le secteur d’Odza, le nouveau président du Conseil constitutionnel aurait été accueilli dans une atmosphère de triomphe par ses proches, en présence de personnalités publiques, de membres de l’institution et de représentants du gouvernement.

Les images de réjouissance, lorsqu’elles sont rapprochées de celles du deuil encore récent, produisent un contraste profondément saisissant. D’un côté, une famille pleure un père, un époux, un grand-père, un patriarche dont la présence ne sera plus jamais remplacée. De l’autre, une famille célèbre l’élévation de l’un des siens au sommet d’une institution prestigieuse. Deux maisons, deux atmosphères, deux destins que l’histoire vient brutalement rapprocher. Ici, les applaudissements retentissent. Là-bas, les sanglots n’ont pas encore cessé. Ici, on adresse des félicitations. Là-bas, on reçoit des condoléances. Et pourtant, ces deux réalités sont liées par un même événement, la disparition d’un homme dont la mort a ouvert la voie à une succession institutionnelle. Il ne s’agit nullement de contester le mérite de Rémy Nama, encore moins de lui reprocher d’avoir été choisi pour assumer de nouvelles responsabilités. Toute nomination constitue une reconnaissance qui peut légitimement susciter la fierté des proches. Mais une société qui aspire à la grandeur doit apprendre à distinguer l’honneur de l’ostentation, la satisfaction de l’exaltation et la reconnaissance de l’oubli. Les traditions africaines, particulièrement celles qui ont longtemps structuré nos communautés, nous enseignent que la mort d’un ancien appelle une période de retenue et de respect. Dans nos villages, lorsqu’un patriarche disparaissait, même ceux qui entretenaient avec lui des différends savaient suspendre leurs querelles pour honorer sa mémoire.

Le deuil n’était pas seulement l’affaire d’une famille. Il devenait une responsabilité collective, parce que la disparition d’un ancien emportait avec elle une partie de l’histoire commune. Comment pourrait-il en être autrement lorsqu’il s’agit d’un homme qui a présidé, pendant plusieurs années, aux destinées de l’une des plus hautes institutions de la République ? Le Conseil constitutionnel du Cameroun n’est pourtant pas une administration ordinaire. Prévu par la révision constitutionnelle du 18 janvier 1996 et effectivement installé en février 2018, il représente l’une des expressions les plus élevées de l’autorité juridique de l’État. L’article 46 de la Constitution lui confère la compétence de statuer sur la constitutionnalité des lois et de réguler le fonctionnement des institutions. L’article 48 lui attribue notamment la responsabilité de veiller à la régularité des élections présidentielles et parlementaires ainsi que des consultations référendaires, dont il proclame les résultats. Quant à l’article 51, il organise la composition de cette instance de onze membres, désignés selon les modalités constitutionnelles pour un mandat de six ans renouvelable. Clément Atangana en fut le premier président, nommé le 7 février 2018. Rémy Nama, magistrat hors hiérarchie, ancien chargé de mission au secrétariat général de la présidence de la République, devient ainsi le deuxième homme appelé à présider cette institution. Sa nomination, consacrée par le décret n° 2026/334 du 16 octobre 2026, ouvre une nouvelle étape dont la portée dépasse largement les réjouissances familiales. Mais au-delà des textes juridiques, des décrets et des cérémonies officielles, une question fondamentale demeure.

Que vaut une République si elle ne sait pas honorer dignement ceux qui l’ont servie ? La grandeur d’une institution ne se mesure pas seulement à la puissance de ses prérogatives, mais également à la noblesse de ses comportements. Une haute juridiction qui veille au respect de la Constitution doit aussi incarner, dans son fonctionnement quotidien, les valeurs humaines qui donnent un sens à la justice. Le droit organise la société, mais la morale lui donne une conscience. La Constitution garantit la continuité de l’État, mais elle ne saurait dispenser les citoyens, et particulièrement les hauts responsables, de pratiquer la solidarité, la compassion et la reconnaissance. Le respect de la dignité humaine ne commence pas seulement devant les tribunaux. Il commence dans notre manière de regarder la souffrance d’autrui, d’accompagner les familles éprouvées et de nous souvenir que derrière chaque fonctionnaire, chaque magistrat et chaque homme d’État se trouve d’abord un être humain. Il serait donc souhaitable que le Conseil constitutionnel, au-delà de la nécessaire organisation de sa succession, puisse entourer la mémoire de son premier président de tous les égards dus à son rang et à son parcours. Accompagner Clément Atangana à sa dernière demeure ne constituerait pas une simple formalité protocolaire. Ce serait un acte de fidélité institutionnelle, une manière de rappeler aux générations futures que la République n’abandonne pas ses serviteurs au moment où ils quittent définitivement la scène des vivants. Un homme peut cesser d’exercer ses fonctions, mais les années qu’il a consacrées au service de son pays ne doivent pas disparaître avec lui.

Le successeur ne grandit jamais en laissant s’effacer la mémoire de son prédécesseur. Bien au contraire, il affirme sa propre grandeur lorsqu’il reconnaît l’héritage de celui qui l’a précédé. Il serait ainsi particulièrement noble que Rémy Nama inscrive ses premiers gestes officiels sous le signe du recueillement, de la continuité et de la reconnaissance envers celui dont il recueille aujourd’hui la lourde responsabilité. Cette succession nous offre également une leçon philosophique sur la fragilité des grandeurs humaines. Le pouvoir nous donne parfois l’illusion de l’éternité. Les hommes s’y installent, les courtisans s’y pressent, les privilèges s’y multiplient et les honneurs finissent par créer autour de leurs bénéficiaires une sorte de forteresse symbolique. Pourtant, la mort traverse toutes les forteresses. Elle ne reconnaît ni les titres, ni les décorations, ni les gardes d’honneur. Elle ne distingue pas le président du simple citoyen. Hier encore, Clément Atangana occupait un fauteuil autour duquel s’organisaient les audiences, les décisions et les grandes cérémonies de la République.

Aujourd’hui, un autre homme est appelé à prendre sa place. Demain, cet autre homme devra, lui aussi, céder ce fauteuil. Ainsi va l’histoire des institutions, dans cette succession ininterrompue des hommes qui passent et des responsabilités qui demeurent. La véritable sagesse consiste à comprendre que nous ne sommes jamais propriétaires des charges publiques. Nous n’en sommes que les dépositaires provisoires. Cette réalité devrait particulièrement interpeller ceux qui entourent les détenteurs du pouvoir. Les mêmes personnes qui, hier, saluaient avec déférence Clément Atangana peuvent aujourd’hui se retrouver autour de Rémy Nama pour lui témoigner leur attachement. Rien de cela n’est nécessairement condamnable, car les relations institutionnelles survivent naturellement aux changements de responsables. Mais il serait moralement regrettable que l’empressement à célébrer le nouveau fasse oublier les obligations de reconnaissance envers l’ancien. La fidélité véritable ne se mesure pas à la rapidité avec laquelle on rejoint le cortège du vainqueur ou du promu. Elle se mesure à la capacité de conserver une place dans son cœur pour ceux qui ne peuvent plus distribuer les faveurs, les nominations ou les privilèges. Une société qui ne respecte ses grands hommes que lorsqu’ils disposent encore du pouvoir se condamne à une profonde pauvreté morale. Il faut également penser à ces familles qui vivent, parfois dans une grande solitude, l’après-pouvoir de leurs illustres parents. Pendant des années, leurs maisons sont fréquentées, leurs téléphones sonnent, leurs salons accueillent des visiteurs et leurs portes semblent ne jamais se refermer.

Puis survient la disparition du patriarche, et le silence commence progressivement à remplacer l’agitation. Ceux qui venaient quotidiennement présenter leurs respects découvrent d’autres résidences, d’autres personnalités, d’autres centres d’influence. C’est alors que les familles comprennent combien les relations construites autour du pouvoir peuvent être fragiles. La mort ne révèle pas seulement la fin d’une existence. Elle révèle aussi, parfois, la vérité des affections humaines. Elle sépare les amis sincères des visiteurs intéressés, les fidélités profondes des convenances passagères. Cette leçon devrait nous conduire à davantage d’humilité, car personne ne sait avec certitude combien de ceux qui l’applaudissent aujourd’hui se souviendront encore de lui demain. Pour autant, la douleur d’une famille ne doit pas devenir un procès contre la joie d’une autre. Il serait injuste de demander aux proches de Rémy Nama de renoncer à toute satisfaction devant une nomination qui constitue, pour eux, un événement important. Mais il est possible de célébrer sans blesser, de se réjouir sans provoquer et de manifester sa reconnaissance sans perdre le sens des circonstances. La civilisation d’un peuple se reconnaît précisément à cette capacité de faire cohabiter des sentiments opposés sans que les uns viennent humilier les autres. La joie devient plus noble lorsqu’elle sait respecter les larmes.

La victoire devient plus grande lorsqu’elle demeure humble. Et l’honneur devient plus respectable lorsqu’il s’accompagne de compassion. Au moment où Rémy Nama s’apprête à exercer ses nouvelles responsabilités, il lui revient désormais de faire vivre l’autorité morale attachée à la fonction qu’il vient de recevoir. Présider le Conseil constitutionnel ne consiste pas uniquement à diriger les travaux d’une assemblée de juristes. C’est aussi porter une exigence d’exemplarité devant la nation. La justice constitutionnelle ne saurait se réduire à la lecture des textes, aussi importants soient-ils. Elle suppose une conscience aiguë de la dignité des citoyens, de l’égalité devant la loi et de la responsabilité de ceux qui détiennent l’autorité publique. Les Camerounais attendent de leurs institutions qu’elles soient non seulement juridiquement compétentes, mais aussi humainement respectables. Un président du Conseil constitutionnel doit inspirer confiance par sa rigueur, sa mesure, son indépendance d’esprit et sa capacité à placer l’intérêt supérieur de la République au-dessus des considérations personnelles. Finalement, la disparition de Clément Atangana et la nomination de Rémy Nama nous rappellent que l’existence humaine ressemble à une scène sur laquelle les acteurs se succèdent sans jamais pouvoir interrompre le déroulement de la pièce. Les uns entrent sous les applaudissements, les autres sortent dans le silence.

Certains arrivent couronnés de fleurs, tandis que d’autres s’éloignent accompagnés de couronnes funéraires. Mais tous, sans exception, sont soumis à la même destinée. C’est pourquoi la grandeur d’un homme ne devrait jamais se mesurer à la hauteur du fauteuil qu’il occupe, mais à la profondeur de l’humanité qu’il laisse derrière lui. Que Rémy Nama reçoive les félicitations attachées à sa nomination, mais que Clément Atangana conserve les hommages dus à sa mémoire. Que la République poursuive son chemin, mais qu’elle n’oublie jamais ceux qui ont contribué à son histoire. Car une nation qui sait nommer ses dirigeants démontre sa capacité à gouverner, tandis qu’une nation qui sait honorer ses morts révèle la profondeur de sa civilisation. Et si cette succession devait nous laisser une seule leçon, ce serait celle-ci. Le pouvoir est un passage, la fonction est un emprunt, la gloire est éphémère, mais la dignité humaine demeure une dette éternelle. Aujourd’hui, une famille célèbre un décret pendant qu’une autre pleure un être cher. Demain, les rôles pourraient être inversés. Aussi longtemps que les hommes n’auront pas compris cette vérité, ils continueront à confondre la grandeur avec les honneurs et la puissance avec l’immortalité. Pourtant, au soir de toute existence, lorsque les applaudissements se seront tus et que les palais auront retrouvé leur silence, il ne restera de nous ni les titres ni les privilèges, mais seulement le souvenir du respect que nous aurons témoigné aux autres. C’est peut-être là que commence la véritable noblesse humaine, et c’est certainement là que devrait commencer la morale de toute République.

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