J’ai suivi, comme beaucoup de Camerounais, le débat sur la mort de Ouandié, organisé sur la chaîne INFOS 237 NEWS. L’émission, animée avec beaucoup de sérieux, était vraiment intéressante. Il y avait plusieurs intervenants, mais le plus important était le patriarche Jean-Marie Mback Yem. Celui-ci pouvait apporter des informations authentiques sur l’événement. Dans son intervention, il déclare que c’est Ouandié qui a précipité le départ d’Ahidjo du pouvoir. Lorsqu’on fait le rapprochement avec certains faits historiques, on constate effectivement que François Mitterrand, alors avocat international, devait se rendre au Cameroun pour défendre Ouandié, mais n’avait pas reçu l’autorisation de descendre de l’avion. Je connaissais déjà cette information, car Ahidjo, de retour de Paris en 1981, avait atterri à Douala. Un de mes cousins, alors policier en service à l’aéroport, nous avait rapporté à la maison que la sécurité de l’aéroport n’avait pas été prévenue de cette arrivée. La manière dont le président Ahidjo s’était présenté, après cette visite en France, montrait qu’il y avait quelque chose d’anormal cela se voyait dans son regard. La suite des événements nous l’a confirmé.
Ahidjo quitte le pouvoir parce qu’il a humilié Mitterrand dans le procès de Ouandié Affirme le professeur Bahebeck. Et par ricochet, c’est le même Ouandié qui a favorisé, indirectement, l’accession de Paul Biya au pouvoir. Conclut-il. Mais l’homme qui était venu nous éclairer sur ces faits, le patriarche Mback Yem, a été malheureusement gêné par le professeur Bahebeck, qui ne l’a pas laissé s’exprimer, voulant toujours – comme à son habitude – démontrer qu’il en sait plus que tout le monde. L’affaire Ouandié est une affaire à rebondissements. Dans cette affaire il y a bel et bien une affaire de coup d’Etat et on connaît bien ce coup d’État en préparation, lié à Monseigneur Ndogmo, qui avait déclaré un jour au tribunal : « Dans ce pays, un coup d’État interviendra sans effusion de sang. »
L’affaire Ernest Ouandié cache beaucoup de secrets. Certains sont visibles, comme les intervenants l’ont souligné, mais d’autres sont plus subtils. Et c’est là qu’en tant qu’intellectuel, je me sens obligé d’expliquer. La mort de Ouandié obéit à la psychologie du crime dans une société perverse. Dans le monde du crime, on ne veut pas d’hommes propres. On veut des gens « sales », compromis, manipulables. C’est ce qui s’est passé avec Ahidjo vis-à-vis du peuple bamiléké, c’est ce qui s’est produit en 1984, et c’est ce qu’il faut à tout prix éviter après Biya, vis-à-vis des Bulu. Les Occidentaux nous conseillent mal, mais c’est pour protéger leurs propres intérêts futurs. Tant que tu es « sale », c’est cela même qui permet de te tenir. Et un jour, c’est cela qu’on utilisera pour te faire tomber.
L’Occident, contrairement à nous autres Africains, possède une culture sécuritaire. Parmi eux, il existe des spécialistes que l’on appelle ethnologues, dont la mission première est d’étudier les peuples, leurs cultures, leurs modes de vie, leurs croyances, leurs structures sociales et leurs comportements. Cette science, appelée ethnologie, s’intéresse à la richesse et à la diversité des sociétés humaines à travers le temps et l’espace. Elle tente de comprendre, dans leurs nuances les plus fines, les fondements visibles et invisibles qui tissent le lien entre les hommes et leurs sociétés. À cette discipline s’ajoute une autre, souvent considérée comme sa sœur jumelle : l’anthropologie culturelle ou sociale. Dans le monde anglo-saxon notamment, ces deux termes sont parfois interchangeables. Toutefois, l’anthropologie adopte une approche plus large, plus englobante. Elle embrasse non seulement les dimensions culturelles et sociales, mais aussi les aspects biologiques, linguistiques et archéologiques de l’être humain, offrant ainsi une vision globale de l’humanité. Mais l’étude des sociétés ne s’arrête pas là. Tout semble converger vers une autre science humaine fondamentale : la sociologie. Celle-ci concentre son regard sur les sociétés contemporaines, en analysant leurs structures internes – telles que la famille, le travail, les institutions – avec une perspective souvent plus moderne, plus ancrée dans l’actualité du vivre-ensemble. Et pourtant, nous autres Africains, nous négligeons trop souvent ces disciplines, ces outils de compréhension de nous-mêmes.
C’est là notre faiblesse, et c’est à travers cette faille que d’autres viennent, encore et toujours, semer la division pour mieux régner et, au final, nous nuire. Cela s’est produit en Côte d’Ivoire, où la fracture identitaire a été exploitée. Cela s’est vu au Soudan, où la séparation fut habilement orchestrée. Cela a conduit au tragique génocide du Rwanda. On a tenté le même scénario au Sénégal et en Algérie sans succès. Et aujourd’hui, c’est au Cameroun, avec la question anglophone, que se joue un nouvel épisode de cette stratégie de fragmentation. Une stratégie dont les racines s’enfoncent dans notre ignorance de nous-mêmes, et dont les fruits sont amers. Ils étudient les peuples avant de s’aventurer sur leur territoire. Une fois qu’ils ont conquis les terres, ils savent comment diriger les hommes. C’est ce que les Français ont fait.
C’est ce que fait le gouvernement camerounais actuel. Pour diriger le Cameroun, le président Paul Biya a d’abord étudié les Camerounais, il les a compris dans leur culture, leur diversité, leurs civilisations. Et à partir de là, tout est devenu plus facile. Les Français savaient qu’un jour ou l’autre, les Camerounais se réveilleraient. Il fallait donc les diviser durablement. Il fallait semer la haine, puis l’exploiter au moment opportun. Quand un camp change, ils rejoignent l’autre, brandissant la « dette de sang » de 1971. C’est pour raison qu’ils ont obligé Ahidjo d’exécuter Ouandié qui n’était plus nécessaire.
Le problème du pétrole n’avait rien à voir avec Ouandié. La politique est une forme de mafia. Pour y entrer, on te demande un acte fort, une mission risquée. C’est par cette mission qu’on te tient. Le problème de pétrole est venu après ce qui a précipité l’unification en 1972. Il est très difficile d’avoir une véritable culture politique « à la camerounaise ». La politique n’est pas une affaire de diplôme, ni de professeur.









