Samba Saphir, cette dame à la plume prolifique du Cameroun, poursuit son ascension fulgurante dans les sphères littéraires de notre diaspora. Après une apparition remarquée lors de la journée du livre africain à Paris, elle revient avec éclat en signant un autre roman intitulé : « Psychose, la peur dans la peau ». Un titre coup de poing ; un écrit traversé de fulgurances mystiques, d’échos métaphysiques, et d’incursions troublantes dans le spiritisme. À travers cet ouvrage, elle ajoute une nouvelle corde à un arc déjà bien tendu. Autrice, scénariste, pigiste et philanthrope, Samba Saphir est une passeuse d’émotions et de mondes. Chez elle, chaque mot est un code, chaque phrase, une porte ouverte sur l’invisible. Elle écrit avec la même intensité que certains voyagent : avec une faim d’éveil, une soif de comprendre l’autre et ce que les sens ne perçoivent pas toujours. Du polar palpitant à la grande saga familiale, en passant par les vers de ses recueils poétiques ou les éclats de vie disséminés dans ses nouvelles, elle a exploré les formes, les genres, les voix.
Avec Psychose, elle franchit un nouveau seuil : celui de la peur viscérale mêlée à la spiritualité. Ici, la peur devient posture. Le surnaturel se mêle à la résistance, et l’adversité appelle à la solidarité. Mais les forces en présence ne sont pas que sociales ou humaines : obédience, ésotérisme et métaphysique viennent brouiller les lignes, rendant l’issue incertaine. Dans cet univers aux frontières mouvantes, émergent Céleste, Aïssata et Christelle : héroïnes inattendues, gardiennes d’une mémoire ancienne, chevaux de Troie au féminin, dont les dons ne demandent qu’à s’éveiller. Autour d’elles gravitent Frère Rescue, Sœur Marie et Sœur Dorothée, figures troubles ou lumineuses, messagers d’une vérité à déchiffrer. Dans un monde où foi et crédulité, sœurs jumelles et parfois ennemies, cohabitent sans jamais se reconnaître, il devient difficile d’apercevoir le halo dans les ténèbres. Et pourtant, dans Psychose, quelque chose lutte, résiste, s’élève. Le lecteur est invité à une traversée intense, haletante et dérangeante. Un voyage aux confins de la peur et de l’initiation, où les mystères du visible s’entrelacent à ceux de l’invisible.

Dans un extrait dense de cet ouvrage, publié sur son profil Facebook, la lecture nous montre une réalité presque mystique. C’est un extrait à la fois intime et cosmique, Samba nous plonge dans l’expérience d’une naissance, vécue comme une traversée initiatique, physique et spirituelle, marquée par la douleur, les visions, et le surgissement du sacré. Entre réalisme cru et envolée poétique, le texte explore les limites du corps et de l’âme dans un moment de bascule, à l’aube de la vie, mais aussi de la prophétie. L’enjeu dépasse le simple accouchement : il s’agit ici d’un passage universel, d’une naissance du monde autant que d’un enfant. En parcourant cet extrait, on constate comment le texte entremêle avec puissance la souffrance humaine, la vision spirituelle et la symbolique du renouveau.
Une mise en scène de la douleur intime et universelle
Le texte commence par une scène nocturne, où la narratrice s’arrache au sommeil, se lève difficilement, comme sous le poids d’un destin. La douleur qu’elle ressent est physique, ancrée dans le corps, mais aussi existentielle : « le poids du péché originel », dit-elle, introduisant une dimension spirituelle et symbolique à son malaise. Le réalisme du corps souffrant est omniprésent : crampes, contorsions, contractions, cris. Pourtant, cette douleur est présentée comme nécessaire et fondatrice : « tout a un prix : manger, dormir et même l’essence de la vie ». La femme, ici, représente l’humanité entière, traversant l’épreuve de la vie dans sa forme la plus brute.
Un extrait habité par les signes et la transcendance
Très vite, la narration quitte le plan strictement matériel pour entrer dans une dimension visionnaire. La narratrice perçoit des lucioles, des anges, des cithares, la nuit personnifiée, et la beauté du monde qui s’éveille. Ces images ne sont pas de simples hallucinations, elles traduisent un regard métaphysique, capable de voir dans les phénomènes naturels une orchestration divine, une présence du sacré dans l’ordinaire. L’orage, les éclairs, la naissance elle-même, deviennent autant de signes d’un bouleversement cosmique. Ce n’est pas seulement un enfant qui naît, mais un monde qui change de peau, un équilibre ancien qui se fissure pour faire place à une ère nouvelle.

Une naissance comme prophétie et révélation
La structure du texte oppose deux lieux : le couvent, lieu médicalisé mais entouré du sacré, et la cuisine du village, lieu ancestral, féminin, tellurique. Dans les deux, la naissance devient acte prophétique. Un effet métaphorique du texte marqué par : les tremblements de terre, les pleurs du ciel, les réactions des anciens et des sages… Tout annonce un événement exceptionnel, que nul ne comprend encore, mais que tous pressentent. Ce n’est pas une naissance parmi d’autres, mais le début d’une destinée mystérieuse, peut-être divine. Le texte suggère, dans ses dernières lignes, qu’un ordre ancien est en train de s’effacer et qu’un renversement du monde est en cours.
La maternité devient ici porteuse d’une parole fondatrice, presque biblique, où chaque geste est chargé de signification. Samba Saphir est une grande romancière, elle est saisissante, tout se joue ici entre journal intime, poème lyrique et récit prophétique, ce qui donne à voir l’enfantement comme un acte sacré, à la fois douloureux et porteur d’espérance. L’auteur y mêle la chair et l’esprit, la douleur et la lumière, pour dire quelque chose de plus grand : la capacité de l’être humain à enfanter un monde nouveau au prix de son propre corps. En cela, l’œuvre touche à l’universel, et nous rappelle que la vie naît souvent dans le fracas, mais qu’elle porte en elle le germe d’un recommencement.

N.B Le roman Psychose, initialement publié en 2017, fait actuellement l’objet d’une réédition.
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