« Je ne trouve pas normal de s’acharner sur un chrétien affaibli par l’âge, qui a servi son pays. »
Il y a quelques jours, Monseigneur Kléda a choisi la plume comme arme, en adressant une lettre solennelle à l’ensemble de la République. L’autorité spirituelle est quelque part aussi une arme politique. Dans ce message, on perçoit une colère latente, notamment à partir du moment où son candidat supposé aurait été éliminé. Chacun, dans cette République, est libre d’écrire en tant que citoyen et croyant. La lettre, qui dresse un état des lieux de la situation du pays, est certes fondée sur des observations réelles, mais elle est porteuse d’une colère manifeste. La première remarque que je ferai à l’endroit de Monseigneur Kléda est la suivante : Dieu n’a pas besoin qu’on parle en Son nom avec menace ou avec colère. Il est souverain, juste et miséricordieux. Lorsqu’Il agit, ce n’est ni sous le coup de l’émotion, ni par caprice, mais selon un dessein que nous, simples mortels, ne pouvons pleinement saisir. Dieu seul sait quand et comment intervenir. Il ne faut pas chercher à forcer Sa main, comme Monseigneur semble le faire ici. Ce qu’il exprime relève moins d’un message divin que d’une provocation humaine, et témoigne d’une méconnaissance des réalités profondes de ce pays. Monseigneur Kléda, la voix de Dieu ne crie pas comme celle des hommes. Il confond sa colère et celle de Dieu.
Vous citez ensuite :
« Dans un État de droit, la démocratie est, selon ses principes de base, un cadre d’échanges entre les acteurs politiques et sociaux, basé sur la justice, le respect des opinions, des libertés individuelles, de la liberté d’association, et la sauvegarde des droits de chaque personne, en particulier des plus faibles. Il s’agit donc d’un moyen essentiel de participation citoyenne dans l’animation de la vie sociale, laquelle est orientée vers le développement de la nation en vue d’offrir aux citoyens de meilleures conditions de vie. » Ce sont là de grands principes que nul ne saurait contester. Mais encore faudrait-il que l’Église elle-même les incarne. Car dans bien des régions du monde, y compris dans notre pays, l’Église s’est trop souvent limitée à des discours moralisateurs, tout en échappant à ses responsabilités concrètes dans la lutte contre l’injustice, la pauvreté structurelle, et les abus de pouvoir. Elle revendique une parole prophétique, certes, mais elle opte souvent pour le silence ou la neutralité diplomatique lorsque les intérêts de l’institution sont menacés. Il est aisé de parler de « justice » et de « défense des droits » dans des lettres pastorales. Mais l’Église locale est-elle réellement présente aux côtés des victimes quand cela s’impose ? Où est-elle quand des journalistes sont arrêtés ? Quand des populations sont déplacées, spoliées, violentées ? Quand la corruption prive les enfants d’éducation, de soins, d’espoir ? Trop souvent, l’Église choisit l’ambiguïté, se réfugiant dans une morale de façade, sans jamais mobiliser pleinement son influence ou ses ressources pour défendre les plus faibles.
Et que dire de sa propre structure ?
L’Église est profondément hiérarchisée, peu transparente. Le clergé ne rend pratiquement aucun compte à ses fidèles, ni sur la gestion de ses finances, ni sur ses prises de position. Pire encore, certains prélats agissent davantage comme des notables influents que comme des pasteurs humbles et au service du peuple. L’Église appauvrit les peuples tout en prêchant la charité. Le paradoxe est frappant. Dans de nombreux pays pauvres, l’Église continue de collecter d’importantes ressources financières, dons, quêtes, offrandes, legs, dont une partie est régulièrement transférée vers le Vatican, ou orientée vers des projets qui ne répondent pas toujours aux besoins les plus urgents des communautés locales. Cela crée une économie parallèle opaque, dans laquelle les fidèles, souvent les plus démunis, financent une institution immensément riche, sans que cela se traduise concrètement par une amélioration de leurs conditions de vie. L’argent quitte le pays, alors qu’il pourrait être investi dans l’éducation, la santé, ou la justice sociale.
Une institution qui parle de développement, mais freine le progrès. En se posant aujourd’hui en donneuse de leçons sur la démocratie, les libertés et le développement, l’Église ferait bien de commencer par un sérieux examen de conscience. Où est la transparence de ses finances ? Où sont les mécanismes de redevabilité interne ? Pourquoi les églises prospèrent-elles dans des villages qui manquent d’écoles ? Pourquoi la formation des prêtres est-elle mieux soutenue que celle des enseignants ou des infirmiers ? L’Église ne peut pas prétendre défendre les pauvres, tout en participant à l’appauvrissement des nations. Elle ne peut pas se poser en gardienne des valeurs démocratiques, tout en pratiquant l’opacité, la concentration de pouvoir, et l’absence de responsabilité. Si elle veut réellement œuvrer pour la justice, la paix et le développement, qu’elle commence par réformer sa propre maison. Le rôle de l’homme de Dieu, que Monseigneur Kléda représente, n’est pas d’accuser, encore moins de condamner, mais de guider, d’enseigner et d’aimer, à l’image du Christ. Rappeler les commandements de Dieu, oui ; mais jeter l’anathème sur ceux qui s’efforcent de maintenir un pays comme le Cameroun debout, alors qu’on mange bien, roule en voiture de luxe et dort paisiblement, est profondément malsain. Nous devons nous garder d’usurper l’autorité divine. Car, en fin de compte, ce ne sera ni sa parole, ni la nôtre qui triomphera, mais celle de Dieu seul. J’invite Monseigneur à poursuivre sa mission avec foi, mais aussi avec douceur et humilité. L’Évangile est, avant tout, un message d’amour, non de menace voilé. Et si Dieu devait nous frapper, nous l’accepterions avec amour, conscients que ce serait l’expression de sa justice et de son amour. Comme un père corrige son enfant obstiné, Dieu ne le ferait pas par cruauté, mais par souci de nous ramener à Lui. Ce jour-là, ce n’est pas un homme, fût-il Monseigneur, que nous suivrons, mais Dieu seul.
Dans l’histoire, on a vu des hommes d’Église promettre de nous mener très loin. Mais où sommes-nous aujourd’hui ? L’Église doit avoir le sens du partage. J’ai vécu à Rome, je sais de quoi je parle. L’homme a le droit de porter une réflexion critique sur le rôle de l’Église, et plus précisément sur celui de ses autorités spirituelles, dans les affaires politiques d’un État laïc. Mais je m’interroge : à quel moment avons-nous reçu l’autorité divine de juger, au nom de Dieu, ce que Lui seul connaît pleinement ? Les hommes d’Église sont toujours prêts à frapper, et à frapper durement – subtilement parfois. Ils n’ont souvent aucune compassion pour les vieillards, peu d’égard pour la veuve, et pas plus pour l’orphelin. Leur souci semble parfois se limiter à voir les fidèles s’incliner devant eux, avant de disparaître dans un désert spirituel, où il n’y a ni pain ni eau. Il ne s’agit pas de jouer avec le nom du Seigneur, mais bien de le servir avec lucidité, patience et humilité. Le Christ lui-même, face au pouvoir politique, a été clair : « Rendez à César ce qui est à César. » Il ne s’est pas installé pour faire la politique des royaumes terrestres. Il s’est levé pour sauver les âmes, sans se compromettre dans les querelles humaines, mais sans jamais se taire face à l’injustice. Je ne trouve pas normal de s’acharner sur un chrétien affaibli par l’âge, qui a servi son pays.
La lettre de Monseigneur contient une vérité, certes, mais aussi un mensonge : elle ne dit pas toute la vérité de la vie, mais sa propre vérité, celle de son esprit. Le silence de Dieu vaut mieux que les jugements des hommes d’Église. Saint Augustin, que vous connaissez bien, disait : « Il y a des brebis hors de l’enclos, et des loups dans la bergerie. » Dieu seul reconnaîtra les siens. Et nous, même les plus saints, n’avons ni la clairvoyance ni l’autorité pour prononcer des sentences divines sur la place publique. Quant à moi, je l’ai dit et je le redis : je n’ai pas peur de Dieu, car je sais qu’il est juste. Sa colère, si elle vient, m’éduquera. Mais ce n’est pas à un prélat d’arbitrer la politique du monde. Il peut alerter, il peut éclairer, mais il ne peut condamner en son nom. Tout jugement précipité est un danger pour l’âme, y compris pour celle qui l’énonce. Dans ces cas-là, le silence du jugement vaut parfois mieux que la certitude hâtive. Il y a des guerres dans le pays, au Nord comme à l’Ouest. Est-ce le Président qui les a provoquées ? Non, ce sont les assoiffés de pouvoir qui provoquent les conflits. C’est pourquoi, dans cette lettre, l’appel à la prière pour la paix, à la justice, et à la formation d’artisans de paix est pleinement légitime. En tant que guide spirituel, ce rôle revient naturellement à Monseigneur. Personne ne saurait contester le droit, et même le devoir, d’un homme d’Église de prêcher la paix, la réconciliation, et la justice sociale. Ces valeurs sont universelles, et leur enracinement dans l’Évangile les rend d’autant plus puissantes pour les croyants. Cependant, lorsqu’un évêque commence à intervenir directement dans la sphère politique, même sous couvert de prière ou de devoir citoyen, il glisse subtilement, mais réellement, vers un mélange des genres dangereux.
La séparation du religieux et du politique n’est pas une opposition entre deux mondes, mais un équilibre nécessaire. Elle permet à l’Église d’exercer son ministère sans subir la pression du pouvoir, et à l’État de gérer les affaires publiques sans favoritisme religieux. Lorsque des responsables ecclésiastiques prennent position en période électorale, même de manière indirecte, ils introduisent une confusion dans l’esprit des fidèles : Faut-il voter selon sa conscience, ou selon ce que suggère implicitement un homme d’Église ? L’histoire, récente comme ancienne, est remplie d’exemples où la religion a été instrumentalisée à des fins politiques, souvent au détriment du peuple. Quand un évêque parle du choix du prochain Président, du malaise national, de la gestion du pays, et d’un mécontentement généralisé, il ne parle plus seulement en prophète de paix. Il entre dans l’arène politique, volontairement ou non. Ce genre de discours peut facilement être interprété comme un soutien ou une critique implicite envers certains partis ou figures politiques, ce qui sort du cadre de la mission pastorale. Dans ce cas, il vaudrait mieux enlever la soutane et se lancer franchement, car les hommes courageux affrontent la vie sans chercher la protection d’un habit sacré. L’évêque appelle à une transformation des cœurs, et c’est noble. Mais l’acte de voter relève de la conscience personnelle et de la liberté individuelle. L’Église ne doit pas orienter ce choix par des propos voilés ou des appels indirects à un « changement nécessaire » à la veille d’une élection.
Le Christ, lui, n’a jamais pris parti pour ou contre un pouvoir politique. Il a prêché la justice, oui, mais sans jamais chercher à gouverner. Monseigneur, continuez à prêcher la paix. Continuez à dénoncer l’injustice et la corruption. Mais dans les limites de votre ministère, sans empiéter sur la conscience politique des citoyens. La mission de l’Église est éternelle ; celle des gouvernements est temporelle. L’une éclaire l’âme, l’autre gère la cité. En confondant les deux, on prend le risque de perdre l’essence des deux missions : celle du spirituel, et celle du politique. Quand l’autel devient tribune : Non, Monseigneur, ce n’est pas à l’Église de dicter l’avenir politique du Cameroun. Votre fonction est éminente, votre voix porte, et votre foi mérite le respect. Mais aujourd’hui, votre parole sort dangereusement de son cadre. Votre récente déclaration, sous couvert d’un message spirituel, franchit une ligne rouge : celle de la séparation entre le religieux et le politique. Qu’est-ce qui vous prouve que celui qui viendra sera meilleure, pourquoi les pays pris souvent pour exemple change de président à chaque élection ? c’est parce que le changement n’a pas été favorable. Ce n’est plus une lettre homélie. Ce n’est plus une exhortation morale. C’est un véritable discours politique, teinté d’un jugement ouvertement partisan sur la gouvernance du Cameroun, sur l’avenir institutionnel du pays, et sur la nécessité, je vous cite, « d’une alternance dynamique » et « d’un nouveau paradigme ». Qu’un citoyen exprime une telle opinion, cela relève de la liberté d’expression. Mais qu’un évêque en fonction, au nom de sa charge spirituelle, se permette de juger publiquement les dirigeants élus, de qualifier leur gestion d’entêtement inquiétant, d’alerter sur une « mort lente du pays », ou encore d’affirmer que le Cameroun est pris en otage par une classe dirigeante incapable… cela devient une immixtion grave dans les affaires de l’État.
Ce n’est pas le rôle de l’Église de guider le vote ou de choisir les hommes. Vous écrivez que « nous devons explorer de nouvelles voies », et vous appelez à « des hommes nouveaux », comme si vous appeliez indirectement à écarter ceux qui gouvernent. Ce type de déclaration, en période électorale, met l’Église en position de faiseur de roi, ou de fauteur de trouble, selon le point de vue. Vous transformez le message de la Croix en arme de contestation politique. C’est non seulement déplacé, mais contraire à l’esprit même de l’Évangile. Jésus n’a jamais milité pour un renversement politique, ni pris position contre César, ni appelé à une alternance du pouvoir. Il a prêché la conversion, l’humilité, la paix et la miséricorde, non le changement de régime. Dans un État républicain, la religion a toute sa place dans la sphère privée, spirituelle, éducative, mais elle ne peut s’arroger le droit de s’ingérer dans les choix politiques du peuple. La Constitution du Cameroun garantit la liberté de culte, mais aussi la neutralité de l’Église dans la gestion de l’État. En exprimant de telles opinions politiques sous l’autorité de votre fonction épiscopale, vous mettez en péril la neutralité que vous devez à tous vos fidèles, quelle que soit leur orientation politique.
Votre insistance à parler de l’« avenir du pays », de « chaînes de destruction », de la nécessité de « solutions concrètes » et de votre « option constante » pour une nouvelle voie, dépasse largement les limites d’un message pastoral. Vous ne vous contentez plus d’enseigner la foi : vous vous érigez en guide de la nation. Ce faisant, vous vous éloignez de votre mission. Et vous trahissez un principe fondamental du vivre-ensemble : l’Église n’a pas vocation à gouverner, ni à juger ceux qui gouvernent. Elle doit inspirer les consciences, non les orienter politiquement. Le père Aristide n’a pas survécu à sa présidence, il a été pourchassé. Oui, le Cameroun a besoin de paix, de justice et de vérité. Mais cette paix ne viendra pas si les institutions spirituelles elles-mêmes s’érigent en contre-pouvoirs politiques non élus, drapés dans le langage de la foi pour servir des causes temporelles. Monseigneur, vous êtes un pasteur, pas un chef de parti. Restez à votre place, avec toute la dignité que votre mission exige, mais avec la réserve que l’équilibre républicain impose. La politique appartient au peuple. La foi appartient aux consciences. L’État appartient à la République. Et l’Église doit rester à l’écart de toute tentation d’ingérence.
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