Thierry Mouelle… Ah non, jamais je ne l’oublierai. C’est lui qui déclencha en moi l’élan, ce souffle premier dans le vaste univers de l’art. À dix-neuf ans à peine, étudiant à l’université, il animait sur la CRTV une émission culturelle qui portait un nom devenu légendaire pour les étudiants curieux de cette époque : Les Heures Fugaces. Le tout premier invité fut Hubert Mono Ndjana, puis se succédèrent des figures éminentes telles que Marcien Towa, Engelberg Mweng, le professeur Doukaya, Roger Gabriel Lep, le professeur Obama, Mbog Bassong, le professeur Basile Julien Fouda, Kangue Ewané, Fabien Eboussi Boulaga, le père Hebga, Jean Marc Ela, le professeur Pondi et surtout le grand Elounga Beng. J’en oublie encore, tant ils furent nombreux. L’émission, diffusée chaque lundi à 21 heures, réunissait les hommes de culture venus de tous les horizons. C’était un rendez-vous engagé, un port d’attache où venaient s’échouer les élites bouillonnantes qui sillonnaient dans ce monde bizarre. C’est en souvenir de cette aventure que naquit en moi l’idée de créer L’Instant Littéraire. Au départ, j’avais songé à reprendre le titre des Heures Fugaces, tant sa musicalité m’envoûtait. Mais, craignant d’être accusé de plagiat, je finis par inventer mon propre concept, animé de la même vocation : faire rayonner la pensée et la beauté des lettres.

Thierry Mouelle II et Luc Sindjoum étaient alors à la manœuvre. Toute l’intelligentsia de Yaoundé avait la radio collée à l’oreille, suspendue aux paroles et aux débats qui s’y déployaient. Ô mon Dieu, que ce pays a compté à un moment de sa vie intellectuelle, il y a toujours eu de bâtisseurs d’univers artistiques, de créateurs inlassables qui ne réclament aucun prix. Thierry Mouelle fait partie de ces hommes rares de cette époque , surtout qu’il était jeune, et savait déjà l’utilité des mots. Aujourd’hui, l’homme continue de poursuivre son œuvre avec constance, penseur étincelant que nulle entrave n’arrête. Les valeurs naissent et meurent, mais l’histoire, elle, ne commence pas aujourd’hui. Thierry appartient à cette élite discrète, sérieuse, qui écrit depuis longtemps l’histoire sans fracas. Je vous invite à découvrir son essai magistral : « Historiographie africaine et archéologie de l’esclavage dans Le Pharaon inattendu. » Une œuvre saisissante, une véritable aventure littéraire qui plonge le lecteur dans les profondeurs de la mémoire historique. Tout homme a intérêt à lire ce livre, car il y trouvera des modèles de vie héroïque.

Aujourd’hui encore, je vous l’assure, je célèbre publiquement ces souvenirs précieux, ces instants que le temps, malgré ses griffes, n’a pas pu effacer. Thierry n’est pas comme nous, souvent en quête d’applaudissements : il œuvre dans les profondeurs, là où naissent les créations qui touchent l’âme et éclairent les esprits. Là où certains, aujourd’hui, confondent la grandeur avec le vacarme, croyant qu’il faut crier pour exister, Thierry Mouellé II nous rappelle que la véritable force réside dans une discrétion habitée, dans ce travail patient qui finit toujours par imposer sa lumière. Ce n’est pas un personnage qui entre dans les scènes tapageuses de la vie artistique, mais bien de ceux qui bâtissent les fondations invisibles, et c’est précisément cela qui fait de lui, déjà, une légende tranquille. À travers ce parcours dont je garde mémoire, on peut dire que Thierry Mouelle II est un écrivain silencieux. Ceux qui ont connu les Heures Fugaces devraient, je l’espère, se manifester afin que nous célébrions ensemble ces figures d’élite qui ont marqué leur époque au cours de son émission. Pour ma part, il y a évidemment Mbog Bassong. Mais pas celui d’aujourd’hui : le Mbog Bassong actuel semble amputé par une tradition dont il est devenu le prisonnier, tributaire de ses arcanes. Cela le limite, hélas, dans son élan intellectuel. Car lorsque l’on entre dans des cercles, qu’ils soient modernes ou traditionnels, on ne peut plus penser librement. Or, c’est dans la liberté seule que la recherche se forge et que l’esprit s’élève.
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