Les images impressionnantes illustrant la visite du ministre Atanga Nji à Bamenda témoignent de la souffrance que vivent encore de nombreuses populations dans cette région du pays. De telles images devraient interpeller les consciences et empêcher toute une nation de dormir tranquillement. Ce lundi 5 octobre 2026, sur l’esplanade de la préfecture de Bamenda, elles étaient là, devant nous. Des centaines de familles, des femmes venues de plusieurs localités, des personnes patientant longuement dans l’espoir de repartir avec quelques vivres. Selon les informations publiées sur cette opération, environ 650 ménages, représentant près de 3 500 personnes, ont bénéficié de l’aide apportée au nom du couple présidentiel par le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji. Il faut reconnaître le geste pour ce qu’il est. Lorsqu’une famille manque de nourriture, un sac de riz ou de maïs, quelques litres d’huile et des produits de première nécessité ne sont jamais insignifiants. Derrière les statistiques se trouvent des femmes, des enfants et des vieillards pour lesquels cette aide peut alléger quelques jours difficiles. La solidarité, lorsqu’elle atteint celui qui souffre, mérite d’être considérée avec sérieux. Mais précisément parce que l’intention est utile, cette scène doit nous conduire beaucoup plus loin que la cérémonie elle-même. Car ce qui frappe à Bamenda, ce n’est pas seulement ce qui a été distribué.

C’est le nombre de personnes venues l’attendre. Cette foule raconte quelque chose. Elle raconte silencieusement une région épuisée par des années d’insécurité, de déplacements, de peur et de désorganisation économique. Elle nous oblige à regarder derrière les sacs de vivres pour apercevoir les existences qui les attendent. Combien de familles ont perdu leur source de revenus ? Combien de cultivateurs ont abandonné leurs terres ? Combien d’enfants ont vu leur scolarité interrompue ? Combien de personnes ont quitté leur village avec quelques vêtements, laissant derrière elles une maison, un champ, une école, parfois même les tombes de leurs parents ? Les données humanitaires confirment que cette souffrance dépasse largement l’impression produite par les images. OCHA décrivait encore, pour la période d’avril à juin 2026, une situation grave dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, marquée par les violences, les enlèvements, les barrages, les déplacements forcés et les difficultés d’accès à l’éducation, à la santé et aux moyens de subsistance.

Près de 4 000 personnes supplémentaires avaient été déplacées en quelques semaines à la suite d’attaques et d’affrontements. En 2026, les Nations unies estiment à environ 1,1 à 1,2 million le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire dans les deux régions. Voilà pourquoi Bamenda ne devrait pas seulement recevoir notre compassion. Bamenda devrait réveiller notre conscience. Ces populations ne sont pas étrangères au Cameroun. Lorsqu’elles se déplacent vers Douala, Yaoundé, Bafoussam ou d’autres villes pour chercher la sécurité, elles ne deviennent pas des étrangers sur leur propre sol. Elles restent des Camerounais auxquels la communauté nationale doit garantir la même dignité. Il serait terrible qu’après avoir perdu leur maison, leur commerce ou leur village, elles aient encore à perdre le sentiment d’appartenir pleinement à leur pays. Il faut particulièrement regarder les enfants. Une crise prolongée ne détruit pas seulement les bâtiments, elle dévore des années d’enfance. UNICEF souligne l’ampleur des besoins éducatifs dans les zones touchées et rappelle que les déplacements et les attaques contre les établissements scolaires ont privé de nombreux enfants d’une scolarité normale.

Lorsqu’un enfant perd plusieurs années d’école, ce n’est pas seulement sa famille qui paie le prix de la crise. C’est le Cameroun de demain qui perd un médecin, un enseignant, un ingénieur, un agriculteur formé, un entrepreneur ou simplement un citoyen disposant des moyens intellectuels de construire sa vie. Il faudrait donc envisager pour les enfants et les jeunes directement touchés par cette crise une véritable politique nationale de rattrapage scolaire. La gratuité ou une prise en charge renforcée des frais d’éducation pour les familles déplacées et les enfants particulièrement vulnérables mérite d’être sérieusement étudiée. Il faudrait multiplier les bourses, les internats sécurisés, les espaces temporaires d’apprentissage, les programmes accélérés et l’accompagnement psychologique. Certaines de ces réponses existent déjà à travers les programmes humanitaires, mais l’ampleur des besoins appelle un effort durable et beaucoup plus vaste. Et puis il y a la sécurité. Aucune reconstruction véritable ne peut s’accomplir tant qu’un père hésite à emprunter une route, qu’une mère redoute d’envoyer son enfant à l’école ou qu’un cultivateur craint de rejoindre son champ. Reconstruire le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ne signifie donc pas seulement rebâtir des écoles, des centres de santé, des marchés et des ponts. Cela signifie restaurer la confiance nécessaire pour que les habitants puissent apprendre, travailler, commercer et circuler.

Le PNUD souligne lui-même que les années de conflit ont endommagé non seulement les infrastructures, mais également les moyens de subsistance et les liens sociaux, et que la reconstruction suppose de restaurer les possibilités de vivre et de travailler normalement. La scène de Bamenda devrait également interpeller la diaspora. Nous pouvons débattre pendant des heures de politique, de responsabilités historiques ou de solutions institutionnelles. Pendant ce temps, une famille quelque part cherche simplement de quoi préparer le repas du soir. Rien n’interdit aux Camerounais de France, de Belgique, d’Allemagne, du Royaume-Uni, du Canada ou des États-Unis de construire des chaînes de solidarité transparentes avec des organisations locales crédibles afin d’aider certaines familles à se nourrir, à scolariser leurs enfants ou à reprendre une petite activité économique. La reconstruction d’un pays appartient aussi à sa société civile. Mais l’aide alimentaire ne pourra jamais constituer l’horizon définitif de ces régions. On ne peut demander éternellement à une population de tendre les mains. La dignité véritable commence lorsque ces mains peuvent de nouveau travailler, cultiver, entreprendre et construire.

Il faut donc passer progressivement de l’assistance d’urgence à la reconstruction des existences. Il faut rendre les champs accessibles, soutenir les petits commerces, faciliter la reprise des écoles, restaurer les services de santé et permettre aux déplacés qui le souhaitent de rentrer chez eux lorsque les conditions de sécurité le permettent. Et surtout, ne transformons pas la souffrance en spectacle politique. À l’approche de futures échéances électorales, toute opération publique de solidarité peut susciter des lectures partisanes. Il appartient donc aux institutions de garantir que l’aide humanitaire demeure fondée sur les besoins, accessible sans discrimination et distincte de toute considération électorale. La faim d’un enfant n’a pas de parti. La douleur d’une mère déplacée n’a pas de bulletin de vote. La détresse humaine devrait rester au-dessus de nos appartenances politiques. Les personnes rassemblées à Bamenda ne demandaient probablement pas la lune. Beaucoup espéraient simplement repartir avec quelque chose qui permettrait à la maison de tenir encore quelques jours.

C’est peut-être cela qui devrait nous bouleverser davantage. Voir autant de monde attendre si longtemps pour si peu nous rappelle l’étendue des besoins et l’urgence d’une réponse qui dépasse les gestes ponctuels. Le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ne doivent pas devenir les provinces de notre mauvaise conscience. Ils sont une partie vivante du Cameroun. Leurs enfants sont nos enfants, leurs vieillards sont nos parents, leurs morts appartiennent à notre mémoire nationale et leurs déplacés demeurent nos compatriotes. La véritable victoire ne viendra pas le jour où l’on distribuera davantage de sacs de riz. Elle viendra lorsque les populations n’auront plus besoin de faire la queue pour les recevoir, lorsque les enfants retourneront durablement à l’école, lorsque les familles pourront rentrer chez elles sans peur et lorsque, de Bamenda à Buea, la nuit redeviendra simplement la nuit, et non plus une heure que l’on redoute. C’est à cette aune que devrait se mesurer la solidarité nationale. Non pas seulement à ce que nous donnons à ceux qui souffrent, mais à ce que nous faisons collectivement pour qu’un jour ils n’aient plus besoin de le demander.
