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PAR CHEICK KEITA 1er

C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien, accusé d’avoir été écrit par une intelligence artificielle, a été écarté du Goncourt. L’affaire pose surtout une autre question, peut-être plus profonde encore, celle de savoir qui a le droit de dire ce que valent nos œuvres. Premier roman de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir est paru en mars 2026 au Québec, chez Boréal, puis le 19 août en France, chez Grasset. Il suit Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie qui fuit Port-au-Prince et la violence des gangs pour tenter de gagner le Canada. Salué par la critique, couronné du prix du roman Fnac et en lice pour le Goncourt, le livre a été visé quelques semaines plus tard par un compte anonyme l’accusant d’avoir été écrit presque entièrement par une intelligence artificielle. L’auteur a démenti ces accusations et affirmé avoir commencé à travailler sur son texte dès 2017. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a retiré le livre de sa sélection et Boréal a suspendu sa promotion. L’affaire Thélyson Orélien et la polémique entourant l’usage supposé de l’intelligence artificielle dans son œuvre soulèvent évidemment des questions importantes sur la création, l’originalité, le plagiat, la technologie et, demain peut-être, sur la définition même de l’auteur. Mais, pour moi, cette affaire réveille surtout une vieille irritation, une très vieille irritation.

Pourquoi faut-il encore que Londres, Paris, Montréal ou New York nous dictent ce qui, chez nous, mérite d’être appelé littérature, art, pensée ou création ? Pourquoi attendons-nous encore avec fébrilité qu’une maison d’édition occidentale publie un Africain ou un Caribéen pour découvrir qu’il a du talent ? Pourquoi faut-il qu’un jury parisien lui remette un prix pour que son propre pays célèbre soudain son génie ? Pourquoi attendons-nous qu’un critique installé à Londres, Paris ou Montréal décrète qu’une œuvre est « universelle » pour que nous commencions, nous-mêmes, à la regarder autrement et à la porter aux nues ?

Qui leur a donné ce pouvoir ?

Soyons clairs. Il ne s’agit pas de récuser la critique occidentale simplement parce qu’elle est occidentale. Ce serait tomber dans le travers inverse, tout aussi pauvre intellectuellement. Une œuvre peut, et doit, voyager. Elle doit pouvoir être lue, aimée, critiquée, discutée ou même détestée partout dans le monde. C’est précisément l’une des beautés de l’art. Toutefois, lire n’est pas posséder, apprécier n’est pas régenter et critiquer ne signifie pas s’ériger en autorité suprême. Les critiques littéraires occidentaux ne sauraient donc constituer l’instance ultime de légitimation de l’art africain. L’appréciation d’une œuvre suppose aussi de comprendre son contexte, ses racines et parfois les profondeurs invisibles de son écriture. Elle ne relève pas d’une érudition que l’on acquerrait simplement parce que l’on est né ou que l’on a étudié « au bon endroit ». Certaines de nos inspirations viennent d’une grand-mère assise près du feu, d’une langue entendue avant même de savoir l’écrire, d’un proverbe dont la traduction française ne restitue parfois que la carcasse. Elles naissent de nos deuils, de nos rites, de nos silences, de nos humiliations, de nos résistances, de nos marchés, de nos champs, de nos chefferies, de nos migrations, de nos colères et de nos joies.

Vouloir restituer tout cela en se pliant strictement aux canons susceptibles de transformer nos textes en bons candidats au Goncourt, c’est parfois prendre le risque de les travestir. Mes textes, comme ceux de nombreux contemporains que je côtoie, sont nourris d’un vécu, d’une mémoire et d’une vision afrocentrée pleinement assumée. Ils portent des réalités que je peux expliquer à un lecteur extérieur, mais que je ne peux pas nécessairement lui faire vivre de l’intérieur. Le plus érudit des critiques occidentaux peut évidemment lire mes textes. Il peut les aimer, les discuter, les contester et même y déceler des faiblesses que je n’avais pas moi-même perçues. Mais il existe une frontière que son érudition ne peut abolir. Il n’est ni le commanditaire premier ni nécessairement le destinataire premier de ma création. Et c’est précisément là que commence le problème. Pendant trop longtemps, nous nous sommes avilis et autolobotomisés au nom de la bien-pensance occidentale, au point de confondre l’ouverture au monde avec la soumission à son verdict. Nous écrivons en regardant Paris, publions en rêvant de Paris, exposons en espérant Londres et filmons en attendant Cannes. Puis, lorsqu’enfin l’un des nôtres est consacré là-bas, nous poussons collectivement un soupir de soulagement. Ça y est, il est bon. Ils l’ont dit.

Quelle extraordinaire survivance coloniale !

Voilà peut-être l’une des dernières décolonisations qu’il nous reste à accomplir. Il ne s’agit nullement de chasser le lecteur occidental de nos œuvres, encore moins de refuser son regard, mais de le faire descendre du fauteuil de juge suprême sur lequel nous l’avons nous-mêmes installé. C’est aussi pour cette raison que la controverse autour de l’intelligence artificielle m’amuse presque autant qu’elle m’inquiète. L’IA serait-elle désormais le nouveau douanier de la littérature ? Après l’éditeur, le critique, l’académie et le jury, faudra-t-il désormais soumettre son manuscrit à un algorithme afin que celui-ci délivre un certificat d’humanité à son auteur ? Soyons sérieux. L’intelligence artificielle est un outil. Un outil extraordinairement puissant, certes, mais elle demeure un outil. Elle peut corriger, questionner, suggérer, confronter, restructurer, traduire, documenter, affiner et prolonger une pensée. Elle peut devenir, pour l’écrivain contemporain, ce que furent à d’autres époques le dictionnaire, l’encyclopédie, le traitement de texte, Internet ou le correcteur orthographique, c’est-à-dire une extension de ses possibilités. Mais l’outil n’est jamais à l’origine du besoin de dire.

Une machine peut proposer mille phrases sur la mort d’une mère. Elle n’a jamais enterré personne. Elle ne connaît ni le tremblement d’une main devant un cercueil, ni le vide laissé dans une maison, ni la douleur d’un enfant qui comprend soudain que celle qui lui a donné la vie ne reviendra plus.L’œuvre de Thélyson Orélien, qu’elle ait été assistée ou non par l’intelligence artificielle, n’aurait pas existé sans Thélyson Orélien. Cela ne dispense évidemment personne des exigences d’intégrité intellectuelle. Le plagiat demeure le plagiat et les emprunts démontrables doivent être examinés et sanctionnés comme tels lorsqu’ils sont établis. Mais l’utilisation éventuelle d’un outil et l’appropriation de l’œuvre d’autrui constituent deux questions distinctes qu’il serait intellectuellement dangereux de confondre. Surtout, ne laissons pas cette nouvelle querelle technologique masquer la question, bien plus ancienne et fondamentale, qu’elle remet aujourd’hui en lumière.

Qui décide de la valeur de nos créations ?

Le véritable affranchissement artistique et littéraire de l’Afrique ne consistera pas à fermer nos portes au monde, mais à accueillir celui-ci comme interlocuteur, lecteur et spectateur, et non comme unique décideur de notre valeur. Il nous faut des maisons d’édition puissantes, des revues exigeantes, des jurys crédibles, des prix endogènes respectés, des critiques littéraires indépendants, des plateformes de diffusion authentiques et de véritables mécanismes de traduction entre les langues africaines. Il nous faut également des institutions capables de reconnaître nos créateurs avant que d’autres continents ne viennent nous apprendre qu’ils avaient du talent. Il ne s’agit nullement de protéger une quelconque médiocrité ni de distribuer, à notre tour, des médailles de complaisance aux œuvres africaines simplement parce qu’elles sont africaines. Une œuvre médiocre demeure médiocre, quelle que soit l’origine de son auteur. Il s’agit au contraire de construire nos propres instruments d’exigence, de critique et de consécration, capables de juger l’excellence sans la déraciner de son contexte culturel et historique.

Voilà le chantier.

Le jour où un jeune écrivain de Juba, de Port-au-Prince, de Bamako, de Yaoundé ou de Kinshasa pourra écrire sans se demander constamment si sa phrase plaira à Paris, Londres, Montréal ou New York, quelque chose aura profondément changé. Le jour où sa consécration internationale représentera une ouverture supplémentaire sur le monde et non le certificat de naissance de son talent, nous aurons franchi une étape décisive dans notre émancipation intellectuelle. Ce jour-là, nous n’aurons plus besoin de demander la permission d’exister. Nous ne chercherons plus désespérément ailleurs la confirmation de notre propre valeur. Nous dialoguerons avec le monde d’égal à égal, avec nos langues, nos mémoires, nos blessures, nos imaginaires et nos exigences. Et ce jour-là, que j’espère voir arriver bientôt plutôt que tard, nous, créateurs africains et afrodescendants, aurons enfin commencé à nous affranchir du plus tenace des héritages coloniaux, celui qui nous pousse encore à attendre du regard des autres l’autorisation de croire en notre propre génie.

Une réflexion sur “ ART ET LITTERATURE : ET SI NOUS CESSIONS ENFIN DE DEMANDER LA PERMISSION D’EXISTER ? COUP DE GUEULE SUR L’ART AFRICAIN, SES JUGES ET NOTRE INSATIABLE BESOIN DE VALIDATION ”

  1. Je suis en phase avec votre très belle contribution. Quand allons-nous nous affranchir de la tutelle ??? Il est temps que l’Afrique les afrodescendants gèrent leur patrimoine culturel.

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