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Le débat autour de l’héritage scientifique de Cheikh Anta Diop continue, plus d’un demi-siècle après le colloque international organisé au Caire par l’UNESCO, du 28 janvier au 3 février 1974. En réponse à une analyse de Jean-Paul Pougala, Natou Pedro Sakombi invite à revenir aux sources et à distinguer ce que les documents établissent réellement de ce que les interprétations contemporaines leur font parfois dire. Selon elle, une affirmation peut être retenue sans difficulté : le colloque du Caire n’a pas abouti à un consensus scientifique autour des thèses de Cheikh Anta Diop sur le peuplement de l’Égypte ancienne. Mais cette absence de consensus ne signifie ni que le chercheur sénégalais se serait présenté sans arguments, ni que ses travaux auraient été officiellement et définitivement réfutés par l’UNESCO. L’analyse rappelle notamment que le rapport officiel du colloque, publié par l’UNESCO, qualifie les contributions de Cheikh Anta Diop et de Théophile Obenga de travaux minutieusement documentés et souligne la nécessité de poursuivre les recherches. Les spécialistes réunis au Caire étaient profondément divisés sur plusieurs questions concernant les populations de l’Égypte ancienne, les méthodes anthropologiques et les rapports historiques entre la vallée du Nil et les autres régions africaines. Le colloque recommandait d’ailleurs de nouvelles recherches anthropologiques, archéologiques et interdisciplinaires.

Dès lors, estime l’auteure, il paraît excessif de transformer l’absence d’accord entre les chercheurs en une condamnation scientifique définitive de Diop. La question de l’africanité de l’Égypte doit également être distinguée de celle d’une éventuelle identité biologique entre les anciens Égyptiens et l’ensemble des populations actuelles d’Afrique subsaharienne. L’Égypte appartient géographiquement et historiquement au continent africain, mais elle se situe aussi au carrefour de plusieurs espaces de circulation humaine. Ses populations ont connu, pendant des millénaires, des migrations, des échanges et des transformations. Reconnaître cette diversité n’autorise donc ni à isoler artificiellement l’Égypte du reste de l’Afrique, ni à soutenir que tous les peuples africains contemporains descendraient directement et exclusivement des anciens Égyptiens. Il serait également inexact d’affirmer que Cheikh Anta Diop n’aurait apporté aucune donnée à l’appui de ses recherches. Il mobilisait des sources anciennes, l’iconographie, l’anthropologie physique, la linguistique, l’histoire des migrations et des travaux sur la pigmentation des restes humains. Certaines de ces méthodes ont depuis été discutées, réévaluées ou remises en question. Les rapprochements linguistiques entre l’égyptien ancien et certaines langues africaines, notamment le wolof, doivent eux aussi être soumis aux exigences rigoureuses de la linguistique comparative. Mais contester la validité de certaines démonstrations ne revient pas à nier l’existence même du travail scientifique accompli. La démarche la plus rigoureuse consiste plutôt à examiner chaque argument selon les méthodes propres à la discipline concernée. Les recherches génétiques contemporaines n’ont pas davantage apporté un verdict permettant de clore définitivement le débat.

L’étude publiée en 2017 dans Nature Communications, souvent invoquée dans les discussions sur l’origine des populations égyptiennes, concernait des restes provenant du site d’Abousir el-Méleq et reposait, pour les données génomiques les plus étendues, sur seulement trois individus. Elle apporte des informations importantes sur l’histoire démographique de cette région, mais ses résultats ne peuvent être étendus mécaniquement à l’ensemble de l’Égypte ancienne sur plusieurs millénaires. L’utiliser pour proclamer la victoire définitive de Cheikh Anta Diop serait donc aussi excessif que de s’en servir pour invalider la totalité de son œuvre. Au fond, le colloque du Caire de 1974 apparaît moins comme le tribunal qui aurait condamné ou consacré Cheikh Anta Diop que comme un moment majeur de confrontation scientifique. Il a révélé des divergences profondes, mais également les limites des connaissances disponibles et la nécessité de poursuivre les recherches. Défendre aujourd’hui l’héritage intellectuel de Diop ne signifie donc pas le déclarer infaillible, pas plus que le critiquer ne devrait conduire à caricaturer son apport. La science progresse précisément parce qu’elle accepte le doute, la confrontation des méthodes et la révision des connaissances à la lumière de nouvelles découvertes. La véritable exigence intellectuelle consiste ainsi à soumettre Cheikh Anta Diop, ses contradicteurs et ceux qui commentent aujourd’hui leurs travaux à une même règle : celle de la preuve, de la nuance et de la fidélité aux sources. Car l’absence de consensus n’est pas une réfutation, et aucune controverse scientifique sérieuse ne devrait être transformée, rétrospectivement, en procès avec un vainqueur et un vaincu.

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