Mag-Afriksurseine-Mars-2024

LE HEMLE DANS SON HISTOIRE, DAVID PAGOU, ETO’O ET LES LIONS INDOMPTABLES

 

Le Hemlé, cette foi nue, cette volonté ardente de vaincre,  n’est pas né dans les livres ni dans les laboratoires modernes du mental. Il a germé bien plus tôt, dans la poussière et la boue des terrains populaires, là où le football camerounais a appris à respirer. Bien avant que les préparateurs mentaux n’en théorisent les contours autour de l’Oryx de Douala dans les années soixante, le Hemlé vivait déjà, vibrant et indomptable, dans les quartiers de Deido, à Bessengué, à la Cité SIC, à Komondo, au Camp Yabassi. Sur ces terres rudes, façonnées par des peuples revêches et fiers, les championnats de vacances des années soixante-dix opposaient des hommes jeunes et affamés de victoire, décidés à fondre leur force physique et leur résistance psychologique pour défier plus grands qu’eux. Là, le courage n’était pas un concept. C’était une nécessité. Puis vint Yaoundé. Dans les années soixante-dix encore, le Canon grava une nouvelle marque  du Hemlé dans l’histoire. Une marque faite dans le calme souverain de la maitrise de son esprit sur un terrain au cours d’un match et qui consistait à  jouer sans protester, accepter la décision de l’arbitre comme une loi immuable, refuser la brutalité inutile, ne jamais chercher à blesser l’adversaire, mais se livrer entièrement au jeu pendant quatre-vingt-dix minutes pleines. Cette attitude, presque monastique, désarmait l’adversaire, qui finissait par admirer celui qu’il affrontait. Le Hemlé devenait alors une élégance morale, une supériorité invisible par la force mentale.

 

A la fin des années soixante-dix, le Dynamo de Douala donna à ce principe une assise plus large encore. Des joueurs au tempérament volcanique, puissants et intransigeants, portaient cette flamme avec fierté. Mais leur violence et leur incapacité à accepter la défaite finirent par trahir l’esprit originel. Le Hemlé ne supporte pas l’excès.  Il exige la maîtrise. Quelques années plus tard, Dihep Ndi Kam surgit comme un coup de tonnerre et réalisa l’impensable. Depuis 1960, la Coupe du Cameroun semblait promise éternellement aux équipes de Douala ou de Yaoundé. Dihep brisa ce signe indien et rappela au pays que le Hemlé n’appartenait à aucune ville, mais à une âme collective. Né à Douala, le Hemlé fut transmis à Yaoundé par les clubs de la capitale, et surtout par le Canon, cette équipe adulée, presque mythique, qui plaça neuf titulaires au cœur même de l’équipe nationale. Grâce à des joueurs – toutes générations confondues –  tels que Mbappé Leppé, Moukoko Confiance, Kotto Colbert, Elemé Ricardo, Ename Aoudou Ibrahim, Kundé Emmanuel, Mougam Dangobert, Jean-Daniel Eboué, Akono Jean-Paul et Akoa Django. Je cite particulièrement les défenseurs, parce que  lorsqu’ils neutralisaient les attaques adverses, ils encourageaient le milieu de terrain, où évoluaient des joueurs comme, Abega et Mbida Arantes,  à faire le reste du travail au profit de Manga Onguené pour ce qui est du Canon de Yaoundé. Autour d’eux, une forteresse défensive se dressait. Les défenseurs étaient les forces détonatrices ; lorsqu’ils étouffaient les assauts adverses, ils libéraient le milieu de terrain, qui pouvait alors offrir l’espace nécessaire à l’art et à la conclusion. De cette alchimie naissait un football à la fois rigoureux et inspiré. De cette culture émergèrent des figures tutélaires. Roger Milla, Thomas Nkono, et Bell Joseph Antoine en furent  l’incarnation la plus lumineuse, suivi des frères Mbiyick, de Kana, d’Omam, jusqu’à Samuel Eto’o Fils, héritier passionné de cet amour fou pour la patrie. À travers eux, le Hemlé s’est transmis comme un flambeau sacré. Les Lions viennent de loin, et leur rugissement porte la mémoire de ces combats anciens.

Aujourd’hui, il faut le reconnaître, ce Hemlé a été observé, étudié, puis imité. Le Nigéria, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ont puisé dans cette source camerounaise pour forger leurs propres forces. Les Nigérians, surtout, ont longtemps disséqué ce qui faisait la puissance pure du Cameroun avant de bâtir leur réponse. Nous savons désormais pourquoi ils nous dominent parfois. Et si le destin les place à nouveau sur notre route, il sera temps de révéler ce que nous savons d’eux. La nomination de David Pagou s’inscrit dans cette filiation. Tout, chez lui, procède d’une discipline presque militaire. Le joueur camerounais, dans cette vision, est un soldat. Il agit avec une détermination suprême, inébranlable, au service de la nation. Il est en mission. Et une mission est commandée, elle  n’admet pas l’échec car  elle exige et attend un résultat positif. Pourtant, une vérité demeure, silencieuse et grave. Le Hemlé, tel qu’il fut, appartient peut-être désormais au passé. Le monde a changé. Il faut un nouveau souffle, un autre leitmotiv, une conviction plus haute encore, chevaleresque, proche de l’héroïsme grec. Cet esprit antique qui proclamait :  » Ils sont six mille, nous sommes six cents, donc nous sommes à égalité. Le combat peut commencer. « 

C’est ce même Hemlé qui fit tomber l’Argentine malgré l’infériorité numérique, qui porta les Lions à la gloire olympique en Australie, éliminant le Brésil à neuf contre onze, qui triompha face au Nigéria EN 2000, qui brilla à Kénitra en 1981, et qui inspira le légendaire Canon à Kinshasa en 1980. Il ne s’agit pas de créer un slogan creux ni de vendre une motivation de circonstance. La motivation est un mot facile ; le Hemlé est une âme. Il faut toucher ce noyau profond, ancestral, presque mystique. En penseurs, et par amour pour la nation, nous avons des propositions à formuler, comme lorsque le plan de guerre de l’ennemi tombe, par hasard, entre les mains du personnel de ménage d’un général. Le Cameroun doit reconquérir sa place dans le concert du football mondial. Cette reconquête sera rude, mais nécessaire. Et lorsque l’heure viendra, nous serons là, témoins et acteurs, pour rappeler au monde que le rugissement des Lions Indomptables n’a jamais cessé, il attend seulement qu’on lui rende sa voix.

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