Mag-Afriksurseine-Mars-2024

JOSEPH TSEMVI : SOUVENIR D’UNE RENCONTRE A NKONGSAMBA EN 1979

 

Ce témoignage, je le rends vivant, car l’homme dont je parle l’est encore aujourd’hui. Nous sommes en octobre 1979. Le souvenir est intact. Nous habitions alors au Marché B, à Nkongsamba ceux qui connaissent la ville savent où il se situe. Il est 17h30, je reviens de l’école, mon cartable à la main et la tête fatigué de la journée. Devant la porte de notre maison, un homme m’attend. Il est arrivé avant nous. À peine me voit-il qu’il me demande :  « Où est ton grand frère ? » Je lui réponds simplement :  « Il ne va pas tarder. » Et, comme annoncé, Antonio arrive un quart d’heure plus tard. Sans dire un mot de plus, l’homme qui nous attendait   lance en patois :  « Allons-y. » Nous le suivons sans hésiter parce qu’il a parlé en notre  langue maternelle. On ne l’avait jamais rencontré, ni entendu parler de lui. Nous le suivons. Une marche d’environ une heure nous conduit jusque chez lui. Là-bas, nous découvrons qu’il n’est pas seul. Trois hommes nous accueillent et qui visiblement nous attendaient aussi : Lambert Soulé, l’aîné de la maison, Roger Moindou, et celui qui nous a guidés : Joseph Tsemvi. Au salon, des jolies filles sont là, l’une d’elle porte une belle robe rouge, et s’appelle Honorine. Nous saluons les filles poliment.

 

Les trois hommes  nous installent. Leur regard est perçant, chargé d’émotions et de questions qu’ils silencieuses. Lambert finit par prendre la parole :  « Nous avons appris qu’il y a deux enfants Vutés, abandonnés à leur sort. Nous avons mené nos recherches pour vous retrouver. Lambert est alors directeur des études au cycle BTS de Socka Bongué. Roger est en classe de terminale au lycée du Manengouba. Quant à Joseph, je crois qu’il est au collège Socka en classe de première. Ils nous interrogent :

– « Où est votre père ? » – Je n’ose pas parler de la mère – ils savent déjà tout, qu’elle n’est plus en mariage, depuis que j’ai 8 mois. Nous répondons, un peu gênés au sujet de notre père :

– « Cela fait un an que nous n’avons plus de ses  nouvelles. Mais nous savons qu’il est malade et il serait allé se traiter au niveau de Bertoua. »

 – « Et comment vous nourrissez-vous ? »

– « C’est notre voisin, la famille Ekwalla, qui nous donne à manger… Mais pour cela, il faut que je vende des beignets. Je me lève à 6h, je vends jusqu’à 7h30. Je reprends à 12h30, puis le soir de 17h30 à 20h. Je parcours  dans toute la ville avec un plateau de beignet sur la tête. Le plat que l’on me remet, je le partage avec mon grand frère. Lui, il refuse de vendre. Il est rebelle, mais on s’organise comme ça depuis quelques années parce que mon père même s’il revient là,  il ne fera  pas trois mois et repars. » Le silence est paralysant. Puis l’indignation s’élève.

 

Les trois frères  sont bouleversés. Lambert se tourne vers Joseph et lui donne une mission : organiser notre déménagement dès le week-end. Ce qui fut fait, au grand désarroi de nos tutrices, qui voyaient ainsi leur bras séculier leur échapper, je me souviens encore comment je suis quitté le quartier avec des injures qui m’accompagnaient. Dans notre nouvelle maison, une règle s’impose dès les premiers instants : le français est interdit.  « Ici, c’est le Vuté », proclamait Roger Moindou avec un sourire.

 

Ah, Roger Moindou… et Soulé Lambert… Quels hommes ! Charismatiques, élégants, redoutablement respectés. Les femmes tombaient pour sur eux  comme de la pluie sur les toits. Les repas affluaient de toutes parts. Roger Moindou, à lui seul, faisait vibrer Nkongsamba comme il le fera plus tard à la voix du sud. Je n’espère qu’une chose : que mon grand frère, Joseph Tsemvi, ne m’en veuille pas de ne pas l’avoir cité plus tôt car il ne réponds jamais à mes messages peut-être est il moins connecté. Cet homme, c’était la générosité incarnée. Toujours prêt à tendre la main, toujours disponible. Il est encore parmi nous, et s’il venait à lire ce récit, je suis convaincu qu’il y apporterait mille autres témoignages, mille souvenirs enfouis… car ce que je raconte, il ne saurait le contester. J’ose espérer que cela nous permettra de revoir enfin puisqu’il est moins connecté. Antonio et moi étions des enfants venus de loin, arrachés à l’oubli par la force de la résilience. Nous avons survécu, coûte que coûte. C’est pourquoi, parfois, je me tourne vers certains frères ou sœurs, et je leur demande, les yeux dans les yeux : « Que savez-vous réellement de notre histoire ? Que connaissez-vous de notre vie ? »

Loading

Tendances

A Lire aussi