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Depuis le drame qui a bouleversé le pays, Lydol porte en elle deux sangs qui ne cessent de s’opposer et de saigner dans le silence : le sang innocent de Mathis, victime d’un acte d’une brutalité inqualifiable, et celui, plus lourd encore, de son propre père, désormais livré à la justice et au remords. Entre la mémoire de l’enfant tombé et la disgrâce d’un père jadis célébré, elle se retrouve à incarner malgré elle une double tragédie : celle de la victime qu’on pleure et celle du bourreau que l’on renie. Dans ce croisement de douleurs, c’est toute une société qui vacille, incapable de distinguer la personne de l’artiste, l’amour filial du silence complice. Ainsi, Lydol devient non seulement le visage d’un dilemme intime, mais aussi le miroir d’un pays confronté à ses contradictions les plus profondes. L’actualité autour de Lydol nous met face à un dilemme moral, intime et collectif. À travers la tragédie survenue – un crime abominable attribué à son père – c’est une artiste, une fille, et une citoyenne qui se trouve aujourd’hui dans l’œil du cyclone. La question n’est plus de savoir si elle est coupable, mais si elle peut encore être audible. Et surtout, à quel prix.

Lydol n’a pas commis ce crime. Mais elle est désormais, malgré elle, l’héritière d’un poids terrible : celui d’un nom que les réseaux sociaux ont cloué au pilori. Son père, accusé de l’ignoble, est aujourd’hui vu comme l’ombre qui ternit sa lumière. Et cette lumière, justement, Lydol l’a longtemps portée avec fierté : chanteuse engagée, poétesse de la scène urbaine camerounaise, elle a incarné le patriotisme artistique et la foi en la jeunesse. Mais voilà que cette foi est mise à rude épreuve. Le dilemme est cruel : comment dissocier l’artiste de la fille ? Peut-on exiger d’elle un silence forcé parce que son père a basculé dans l’irréparable ? Ou faut-il, au contraire, lui reconnaître le droit à la scène, à condition que cela se fasse avec mesure et respect pour les victimes ? Beaucoup dénoncent sa présence sur les réseaux sociaux, sa volonté apparente de continuer comme si de rien n’était. Il est vrai que le deuil d’un peuple ne peut être ignoré. Dans le contexte actuel, chaque apparition publique peut paraître déplacée, voire provocante, non pas parce qu’elle chante, mais parce qu’elle semble sourde à la douleur collective. La prudence et le silence ne sont pas toujours des fuites : parfois, ils sont les plus puissants des discours. On ne peut nier que Lydol a contribué, dans une certaine mesure, à l’image publique de son père, le présentant parfois comme un modèle, même après des accusations antérieures.

Était-ce par naïveté, loyauté filiale ou stratégie médiatique ? Difficile de juger sans comprendre le poids des liens familiaux. Aimer un père violent n’est pas une complicité. C’est souvent une lutte intérieure, un espoir désespéré de rédemption. Mais aujourd’hui, une réalité s’impose : il est urgent que Lydol prenne de la distance. Non comme une coupable qui se cache, mais comme une artiste qui écoute. Le silence, dans cette période, serait un geste d’empathie envers la famille du petit Mathis et envers un pays meurtri. Revenir trop tôt serait non seulement mal perçu, mais contre-productif pour sa propre carrière. Le Cameroun est un peuple sensible, passionné, mais aussi capable d’oubli – à condition qu’on respecte son temps de deuil. Lydol reste l’une des rares artistes intellectuelles de sa génération. Elle a chanté pour les couleurs du Cameroun, elle a apporté une voix nouvelle à notre paysage culturel. Cela ne doit pas être effacé. Mais cela ne peut non plus servir d’immunité.

Je ne souhaite pas donner de leçon, mais l’heure est à la retenue, pas à la scène. Lydol devrait se retirer un temps, repenser sa posture, reconstruire son image loin des projecteurs. Car le pardon, même implicite, se gagne dans le silence et la dignité. Et son retour, s’il est humble et sincère, pourra alors être accueilli non pas avec colère, mais avec cette curiosité bienveillante que seule la résilience suscite. La violence n’est pas un phénomène nouveau : elle est enracinée  dans l’histoire humaine, à la fois comme pulsion, comme moyen de domination, mais aussi comme aveu d’impuissance. Pourtant, ce qui frappe dans notre époque, ce n’est pas tant l’existence de la violence que sa banalisation, sa mise en spectacle. Le crime, jadis caché ou jugé avec solennité, est désormais exposé, partagé, commenté, transformé en contenu. Lorsque deux voisins de longue date, ayant vécu plus d’un demi-siècle côte à côte, en viennent à s’entretuer, ce n’est plus seulement une querelle privée, c’est le reflet d’une société qui a perdu le sens du respect fondamental, celui qui naît de la reconnaissance de l’humanité chez l’autre.

 

Comment vivre en société ?

Vivre en société suppose une éthique du lien. Le voisin est le premier autre, celui que l’on n’a pas choisi, mais avec qui il faut composer. Dans un monde idéal, le temps devrait apaiser les tensions et renforcer les liens de proximité. Pourquoi alors deux hommes de plus de 50 ans s’abandonnent-ils encore à des instincts grégaires, presque animaux ? C’est que la culture du respect mutuel a été remplacée par celle de l’affront. Là où la parole et la médiation devraient prévaloir, ce sont les armes, les cris, et aujourd’hui les téléphones qui filment, qui prennent le dessus. Le drame ne vient pas seulement de l’acte, mais de notre passivité devant lui. Il faut avoir le courage de le dire : nous sommes tous responsables. Par notre silence, par notre voyeurisme, par notre incapacité à dénoncer à temps, à prévenir, à éduquer.

La cohabitation du mal dans nos voisinages

Une société où l’on regarde une bagarre comme un spectacle est une société qui abdique devant la barbarie. Le crime commis n’est pas seulement le fruit d’une haine personnelle, mais celui d’un climat. En laissant prospérer sur les réseaux sociaux la culture de la provocation, du scandale, du conflit mis en scène, nous avons favorisé une atmosphère dans laquelle les gestes irréparables deviennent pensables. La philosophie nous enseigne que l’homme est perfectible : encore faut-il qu’il en ait la volonté. Et cette volonté passe par une éthique de la vigilance. Il est temps de retrouver la sagesse ancienne du vivre-ensemble, non pas comme une utopie, mais comme une nécessité vitale. Être humain, c’est d’abord savoir cohabiter avec les imperfections de l’autre sans sombrer dans la haine. C’est refuser que la colère devienne un principe d’action. La violence n’est pas une fatalité, c’est une défaite du dialogue. Ce drame doit nous ramener à une question essentielle : quel Cameroun  voulons-nous laisser à ceux qui viennent ? Un Cameroun  de cris et de couteaux, ou un Cameroun  de respect et de médiation ? C’est dans les gestes simples, les silences assumés, les choix éthiques et les refus symboliques – comme celui de ne pas tout publier, de ne pas tout commenter – que commence la vraie réforme morale.

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