Ce qui se joue autour du remplacement de la Société générale de surveillance SGS au Port autonome de Douala est non seulement un différend administratif fondamental mais surtout un aveu de désordre. Un aveu public, brutal, presque obscène, d’un État incapable de se gouverner de manière cohérente au sommet de sa propre hiérarchie. En moins de sept jours, le Cameroun a offert au monde le spectacle d’un exécutif qui se parle à lui-même… pour se contredire. Le 22 janvier, au Secrétariat général de la présidence de la République, des instructions présentées comme émanant du chef de l’État ordonnent la fin du contrat de la SGS et l’installation d’un nouvel opérateur. Le message est ferme, présenté comme irrévocable, et transmis au directeur général du Port autonome de Douala sous couvert de » hautes instructions « . Le 29 janvier, changement de décor. A la Primature, Joseph Dion Ngute, Premier ministre et chef du gouvernement, fait voler cette décision en éclats. Il rappelle une évidence juridique élémentaire : le contrat de scanning est un engagement de l’État camerounais, pas une simple convention interne au PAD. Et tant que l’État, en tant que personne morale, n’a pas formellement décidé autrement, la SGS reste. Deux décisions, deux autorités, deux lectures opposées. Une seule conclusion possible ; l’Etat camerounais ne parle plus d’une seule voix. Pire encore, cette cacophonie ne concerne pas un dossier secondaire. Le scanning portuaire touche directement à la sécurité nationale, aux recettes douanières et à la crédibilité économique du pays. Autrement dit, à ce qui fait tenir debout un État moderne. Et pourtant, sur ce sujet stratégique, on improvise, on s’envoie des instructions contradictoires, on expose les institutions à un ridicule sans précédent. Il faut appeler les choses par leur nom ; ce que nous voyons n’est pas une divergence technique, mais une crise d’autorité au sommet de l’exécutif.
Dans n’importe quel État fonctionnel, une telle situation aurait déjà entraîné soit une clarification présidentielle immédiate, soit des sanctions politiques. Au Cameroun, on observe, on chuchote, on laisse pourrir. Le plus grave est ailleurs. Le Port autonome de Douala, bras opérationnel de l’État, est désormais coincé dans une position impossible ; obéir à la présidence et défier la Primature, ou se conformer aux ordres du chef du gouvernement et apparaître comme défiant l’autorité présidentielle. Dans les deux cas, c’est l’Etat qui se désavoue lui-même. A qui profite ce chaos ? Certainement pas au Trésor public. Certainement pas aux opérateurs économiques. Certainement pas à l’image du Cameroun. Dans un pays déjà fragilisé par une gouvernance centralisée, lente et opaque, cette affaire agit comme un révélateur cruel : chacun tire la couverture de son côté, pendant que la barque prend l’eau. On ne peut plus se réfugier derrière l’argument de la » dualité de l’exécutif « . Oui, le pouvoir exécutif est bicéphale. Mais bicéphale ne signifie pas affaibli. Un président de la République et un Premier ministre sont censés agir en complémentarité, pas en opposition publique. Quand cette coordination disparaît, ce n’est plus un problème de personnes, c’est une faillite institutionnelle.
Trois hypothèses circulent et parlent des intérêts divergents, des conflits d’ego, ou l’absence totale de pilotage politique. Quelle que soit la bonne réponse, le diagnostic reste sévère. Un État où un ministre d’État peut invoquer l’autorité présidentielle pendant qu’un Premier ministre invoque la légalité gouvernementale, sans qu’aucune voix supérieure ne tranche, est un État en pilotage automatique. Le silence du sommet est assourdissant. Si l’ordre vient réellement du chef de l’État, qu’il l’assume clairement et publiquement. S’il n’en est rien, alors que ceux qui parlent en son nom soient rappelés à l’ordre. Gouverner, ce n’est pas laisser planer l’ambiguïté. Gouverner, c’est trancher. A force de tolérer ces contradictions, le Cameroun donne l’image d’un navire sans capitaine, où chacun manœuvre selon ses intérêts ou ses certitudes personnelles. Et pendant ce temps, les recettes douanières, la crédibilité institutionnelle et la confiance des investisseurs servent de variables d’ajustement. L’affaire SGS n’est pas une anecdote. C’est un signal d’alarme. Et comme souvent au Cameroun, le danger ne vient pas de l’opposition, mais du cœur même de l’appareil d’État. Si cette dérive continue, ce ne sont pas les prestataires qui seront remplacés, mais la confiance dans l’État lui-même.
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