L’art est ce pont mystérieux entre l’homme et l’inconnu. Il permet à l’artiste de capter des vibrations invisibles, d’en saisir la profondeur, et de les transmettre sous forme d’émotions ou de révélations. C’est une manière de dire l’indicible, comme les nuages que chacun interprète à sa manière : une œuvre artistique dépasse les mots, transcende la banalité et enchante l’âme, quel que soit le sens qu’on donne à ce mot. La beauté artistique bouleverse. Elle touche avec autant de force qu’un rayon de lumière traversant les feuillages à l’heure dorée, ou qu’un voilier glissant sur une mer sombre, juste avant la tempête. Mais l’art ne repose pas uniquement sur l’émotion : la technique y a une place fondamentale. Elle apprend à voir, à ressentir, à comprendre. L’artiste ne se contente pas de maîtriser la technique ; il la transcende. C’est cette élévation, ce dépassement, qui fait de lui un créateur et non un simple exécutant. L’art véritable nous élève.
Il n’est pas ce qui nous tire vers le laid, le trivial ou le morbide. Il est ce qui nous donne envie de célébrer, de chanter la vie. L’artiste porte la nécessité vitale d’exprimer une vision du monde. Il se distingue souvent par sa capacité à provoquer : pas une provocation gratuite, mais une remise en question du réel. Il bouscule pour éveiller, dérange pour mieux révéler. Sans cela, l’art devient simple décoration : joli, harmonieux peut-être, mais vide de sens. Dostoïevski disait que « l’art sauvera le monde ». Il avait raison : l’art, avant tout, est subjectif. Il ne suit pas les lois figées du savoir, mais celles du ressenti. L’artiste maîtrise une technique, façonne la matière, sculpte l’émotion. L’art n’est pas forcément le beau ; une femme belle n’est pas forcément une œuvre d’art. Un livre bien écrit n’est pas toujours une œuvre d’art. L’art, c’est l’alliance de la beauté et de l’agrément, de la forme et de la profondeur. Et c’est précisément ce qui fait de Samuel Eto’o Fils une figure artistique majeure de notre temps.

Il a fait de sa vie une œuvre d’art. Sa trajectoire n’est pas seulement celle d’un footballeur talentueux : c’est celle d’un homme qui a su transformer le plaisir en but existentiel. Il a conquis le bonheur par l’effort, par la douleur, par la discipline. Ses entraînements étaient les esquisses de sa toile ; ses matchs, les grandes fresques de son génie. Ceux qui ne vivent pas cette plénitude peuvent le jalouser. Certains ont voulu faire des diplômes une hiérarchie au-dessus de l’art. C’est une erreur de penser cela. L’art, lui, éclaire notre place dans le monde. Il transcende le savoir. Le diplôme peut être un outil, mais il ne garantit ni le mérite ni l’impact. De nos jours, on obtient des doctorats en ligne, et pourtant, ceux qui en sont titulaires ne parviennent parfois pas à se distinguer dans la réalité. L’expérience, la passion, le don de soi peuvent créer des génies sans parchemin. J’ai toujours défendu l’idée que les beaux discours ne doivent jamais être érigés en valeur.
Être insignifiant se voit, se ressent, se lit. Certains brandissent le passé pour imposer des illusions de grandeur. Mais ce que l’on a été ne dit rien de ce que l’on est, ni de ce que l’on transmet. Instrumentaliser les diplômes pour en faire des leviers de domination sociale est illusion, nous les intellectuels nous le savons. L’Occident lui-même ne nous envoie jamais ses meilleurs savants ; pourquoi croire que ce modèle est beau quand il est expatrié ? Il faut respecter les diplômés, bien sûr. Mais il faut vénérer les artistes et les œuvres d’art. Car ce sont eux qui marquent les esprits, qui traversent les générations, qui font vibrer les foules. Eto’o est parfois critiqué pour son comportement, mais même dans ses excès, il reste profondément humain, profondément artiste. Et si un jour il dérape, je serai là pour le rappeler à l’ordre, car le Cameroun appartient à tous les Camerounais. C’est ce que je fais depuis toujours. Déjà, dans un article publié avant son élection, je mettais en garde contre son choix, en anticipant exactement ce que nous observons aujourd’hui.

Même comme il est têtu, c’est un surdoué : il apprend vite, et il finira par évoluer, s’imposer comme un véritable modèle pour notre société, et alors, je serai parmi ceux qui le soutiendront pour toutes les candidatures. Il faut aussi reconnaître ce qu’il a accompli de positif : il a tendu la main aux jeunes, il a soutenu des familles, il a contribué à la construction d’hôpitaux. Il est proche du peuple, il va à leur rencontre, il incarne la fierté nationale. C’est cela que l’on attendait de nos diplômés aussi, car trop parler ne veut rien dire. Le diplômé peut inspirer. Mais l’artiste, lui, émeut le monde entier. Je me souviens du jour où le mathématicien Luc Panjo enseignant à l’université, premier mathématicien camerounais, est décédé. C’était le même jour que la mort de Zanzibar, artiste populaire.
Pourtant, ce jour-là, c’est pour Zanzibar que la foule s’est rassemblée. Toute la ville parlait de lui, pleurait, chantait, criait. Luc Panjo est parti dans le silence. L’artiste, lui, est parti dans les larmes et les tambours. Il en va de même pour Mohamed Ali, Pelé, Maradona, Kotto Bass ou Johnny Hallyday, dont l’aura a traversé les générations et marqué l’imaginaire collectif. C’est pourquoi le public comprend très vite l’artiste. C’est cela, la puissance de l’art : il ne disparaît jamais seul. Il emporte avec lui un peuple, une époque, une mémoire. L’artiste est immortel. Le diplômé, tout comme le diplôme lui-même, est souvent évanescent : une présence fugitive, éphémère, qui s’efface doucement avec le temps, à l’image d’un souvenir, d’un rayon de lumière ou d’un parfum, sa sensation est passagère et la réalité, un jour, finit par dissoudre.
