Mag-Afriksurseine-Mars-2024

RECIT DE VOYAGE : L’ETAPE DU BENIN, MON ARRIVE A COTONOU

Je suis arrivé à Cotonou un jeudi de 2005, à 16 heures précises. Depuis, j’y suis retourné à deux reprises, en 2007 puis en 2019. A chaque fois j’ai été  baigné par la lumière chaude des journées  africaines. Le Bénin, ce pays aux échos familiers pour de nombreux Camerounais, évoquait des souvenirs d’enseignants béninois dans les écoles privées et l’effervescence du commerce au marché Congo. Là-bas, ces hommes et femmes, figures majeures, avaient marqué les quartiers par leur présence et par les saveurs uniques qu’ils apportaient, notamment ces beignets haricots qu’on dégustait en file indienne, attirés par l’arôme alléchant. Ce parfum, comme un fil invisible, reliait les deux nations dans une douce complicité. Pendant le voyage, je fis la connaissance d’Adjovi, un compagnon de route au sourire sincère, avec qui une amitié naquit presque instantanément.

Il partagea avec moi une bière locale, « La Béninoise », qu’il me présenta fièrement comme le nectar du pays. Entre deux gorgées, il me raconta son histoire : un départ pour le Cameroun, laissant derrière lui une fiancée aimante, pour tenter sa chance, « se chercher » comme il disait. Il s’était laissé séduire par les récits enjolivés d’un Cameroun prospère, mais, après deux années de désillusions, il avait compris que le cœur de sa vie battait à Cotonou. Il brûlait désormais d’impatience de retrouver celle qu’il aimait, espérant qu’elle lui pardonnerait son long silence. À mon arrivée, je m’installai dans un petit hôtel au quartier Saint-Michel, une enclave où l’animation des rues se mêlait à un charme discret. Si je devais, à cet instant, choisir un lieu pour poser mes bagages à jamais, Cotonou aurait été ce choix.

La ville, dans sa splendeur d’alors, dévoilait une beauté authentique, à la fois simple et captivante. Pourtant, l’homme qui devait m’accueillir restait introuvable, un certain Laffite. Ses silences résonnaient dans cette première soirée, comme une promesse incertaine dans une ville pleine de mystères. Je finirai par m’en aller. Nous sommes en 2005, j’avoue que  je me serai dit déjà en Europe, tant  la ville était belle, douce, sensuelle à cette époque. Cotonou,  pôle  économique du Bénin, est une ville où le folklore vibrant et les traditions ancestrales s’entrelacent harmonieusement. Riche de sa culture vodou, profondément enracinée dans l’âme de la région, la ville s’illustre par des ambiances captivantes  de ses  marchés mystiques où les symboles et objets sacrés suscitent à la fois curiosité et respect. L’histoire des Amazones du Dahomey, guerrières légendaires de la région, reste vivante dans les récits locaux et se reflète dans la fierté des habitants, ce qui leur témoignent  un passé glorieux inscrit dans les mémoires.

La douceur de vivre de Cotonou se ressent aussi dans ses quartiers animés et ses marchés artisanaux, où chaque rencontre est une invitation à explorer les multiples facettes de son identité culturelle. La ville est rythmée par un ballet incessant de motos Zemidjan, ( qui signifie en langue locale amène moi vite), véritable artère mobile de la vie quotidienne, qui donnent à Cotonou son caractère effervescent. Dans les quartiers chics de Haie Vive, Ganhi, les Cocotiers et Fidjrossè, le modernisme et l’élégance s’épanouissent, qui offrent des lieux prisés pour les cafés, restaurants et boutiques haut de gamme. À l’inverse, les quartiers cosmopolites comme Akpakpa et Saint-Michel sont des carrefours culturels où se rencontrent différentes influences africaines et internationales.

Les rues s’animent des montés et descendent, de saveurs et de conversations, donnant à la ville son charme de légende. C’est dans cet endroit que Boukman, un Haïtien d’origine béninoise, découvrit les rites du Vaudou. Devenu esclave, il confia à ses compagnons des champs qu’il détenait la connaissance d’un puissant rituel capable de libérer Haïti du joug de l’esclavage. Habitué à leur transmettre son savoir sur les feuilles médicinales aux propriétés curatives, Boukman gagna leur confiance. Il mit alors en pratique ce rituel au lieu emblématique des Bois-Caïman. Le reste appartient à l’histoire : en 1804, Haïti obtint son indépendance, devenant le premier pays Noir à se libérer.

Cotonou, avec son dynamisme et ses contrastes, captive ses visiteurs et les invite à découvrir une Afrique authentique, entre modernité et traditions ancestrales. Une véritable  ville africaine avec ce  mélange fascinant de cultures et d’influences, où l’hospitalité rayonne dans chaque sourire et dans la chaleur de ses habitants. L’exotisme de la culture des Voudouisants , apporte une note  à son identité urbaine. En son cœur, le marché de Tokcpa  se révèle également comme un carrefour du commerce, où boutiques  et échoppes traditionnelles se côtoient harmonieusement, rappelant son rôle de plaque tournante économique. Le petit Adjovi, avec son enthousiasme débordant et son sourire contagieux, ne cessa de me chanter les louanges de son Bénin natal tout au long de cette journée.

Nous arpentâmes ensemble les rues animées, jusqu’au port où les eaux semblaient refléter l’énergie vibrante de la ville. Il me guida avec fierté, me montrant  le péage moderne qui se dressait en symbole du progrès, et surtout, l’honnêteté qu’il clamait être une vertu béninoise par excellence. Lorsque j’exprimai mon inquiétude à l’idée de laisser ma chambre d’hôtel non verrouillée, il prit les clés avec assurance et me rassura d’un ton catégorique : « N’aie crainte, ici, personne ne te dérobera quoi que ce soit. » Ses mots, simples mais dits  dans une  conviction sincère, me laissèrent sans voix. Cette confiance trouva son apothéose au marché de Tokpa. Là, des changeurs de monnaie, des liasses de billets entreposées en piles apparentes, déambulaient sans crainte, s’éloignant parfois de leurs comptoirs à des dizaines de mètres pour chercher  des clients. Personne ne touchait à l’argent des autres, une scène aussi improbable qu’inoubliable pour l’étranger que j’étais. À cet instant précis, Adjovi gagna définitivement mon admiration.

Mais ce souvenir appartenait à 2005, un temps où la ville semblait encore marquée  d’une innocence désarmante. Dix ans plus tard, en 2015, cette mentalité avait été balayée par le vent du changement. Un simple trajet de cent mètres en « zemidjan » m’avait coûté 7 000 francs CFA, un prix exorbitant réservé à l’étranger que je ne pouvais cacher être. Pourtant, Cotonou n’avait rien perdu de sa magie nocturne. Alors qu’Adjovi me fit découvrir les splendeurs des nuits béninoises, la ville illuminée, baignée de lumières et d’une énergie inaltérable, semblait donner  une invitation à la rêverie, comme une amante fidèle malgré le passage des années.

Les belles de nuit à Cotonou rappelle le charme mystérieux et vibrant de cette ville  enivrante. À la tombée du jour, la ville s’illumine de mille feux, et certains quartiers dont les noms m’échappent se transforment en véritables scènes de séduction. Les bars, clubs et terrasses s’animent d’une ambiance électrique où la musique dans une symphonie des Yorouba résonnent par endroit. Les belles de nuit, élégantes et audacieuses, dans leur tenues osées, captivent par leur grâce naturelle et leur goût raffiné, mêlant tenues modernes et lieux de rendez-vous où cette fois  la musique afrobeat, le coupé-décalé et les rythmes locaux enveloppent l’atmosphère. Ces femmes  dansent avec  passion collante, elles démontrent  l’essence d’une ville qui ne dort jamais, tout en restant l’expression vivante de son histoire, de sa chaleur et de sa sophistication béninoise.

Je suis embarrassée, et je demande à retourner à mon hôtel, le matin au balcon de mon hôtel j’assiste à une scène incroyable que je n’avais jamais vu nulle part. les hommes au réveil dans leur maison se place en bordure de route et pulvérise la rue de leur première urine du matin, la scène se déroule sur au moins deux  cent mètres alors que des centaines de Semidjan et véhicule passent, sans pudeur et sans vergogne. C’est ainsi qu’Adjovi, porté par l’impatience et une étrange sérénité, me confia une mission délicate : appeler sa fiancée pour venir récupérer un cadeau du Cameroun.  Le cadeau en fait c’était lui. La voix de sa fiancée au  téléphone était tremblante lorsque je lui fis savoir qu’elle vienne rapidement chercher son cadeau, et malgré sa hâte, elle arriva avec deux heures de retard.

Lorsqu’elle se présenta enfin, je l’accueillis à l’entrée, intrigué par la tournure de cette rencontre. Je la conduisis à la chambre, sans savoir que ce moment deviendrait une scène gravée à jamais dans ma mémoire. À peine eut-elle posé les yeux sur Adjovi qu’elle s’effondra, submergée par l’émotion. Elle pleurait comme une enfant, répétant la tête baissée, cette question poignante : « Suis-je bien dans le monde réel ? » Face à elle, Adjovi restait calme, les yeux brillants, doux et profonds. Elle, si vive, si assurée, devint soudain petite, vulnérable, comme rétrécie par l’amour et l’absence. Ce jour-là, j’ai pris conscience de la douleur que des milliers de femmes et d’enfants ressentent face à l’absence de leurs êtres chers, qu’il s’agisse d’un époux ou d’un père. Les séparations sont une épreuve cruelle pour les cœurs amoureux. C’est tout ce que je peux exprimer.

Les premiers mots d’Adjovi ce jour,  résonnent encore en moi : « J’ai décidé de retourner chez moi, vivre pauvre, heureux et libre. » Tout semblait suspendu dans cette chambre, entre la douleur des années perdues et la promesse d’un renouveau. Le lendemain, alors que l’aube peignait le ciel de teintes pastel, je quittai Cotonou, le cœur encore alourdi par l’intensité de cette scène. Assis dans un car en direction du Burkina Faso, je contemplai les paysages qui défilaient, réfléchissant à ces instants où l’amour, si fragile et pourtant si puissant, redéfinit tout.

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