Mag-Afriksurseine-Mars-2024

L’ECOLE, JARDIN SECRET DES ESPERANCES HUMAINES (Par Calvin Djouari, Ecrivain Romancier )

 

Je m’étais promis de consacrer un article à la valeur de l’école, afin de lui rendre l’honneur qu’elle mérite pleinement. L’école, en effet, réveille en moi la mémoire de l’enfance. En reparler à un âge aussi avancé m’émeut profondément, d’autant plus qu’elle résonne comme une passion fondatrice dans l’histoire de ma vie. C’est au début des années 1972 que je fis la découverte de l’école. Un matin, presque par hasard, alors que nous jouions dans la cour avec Rémy Manga et Tamshoubi Clément, le feu Majesté  Kathou Dengue, étonné de nous voir nous divertir si tôt, nous interpella avec colère. Il nous gronda et nous ordonna de nous rendre à l’école, installée dans un maisonnette  qu’il avait lui-même aménagé près de la chefferie. Cette scène primitive, d’abord vécue comme un simple épisode d’enfance par un enfant presque abandonné, élevé par une grand-mère sans avoir connu ses parents, dans un milieu paysan, allait devenir plus tard le motif central de l’un de mes livres les plus aboutis. Bien que tourmenté  au premier jour, je ne pouvais désormais me dérober le lendemain, à l’urgence d’une aventure au cœur de la langue française, devenue aujourd’hui, au même titre que ma langue maternelle, une part essentielle de mon être. Entre le désespoir sans borne des paysages lointains et le réveil brutal de l’homme, s’impose toujours le passage obligé de la souffrance, mais aussi l’intimité sensuelle de la terre. Cette épreuve exemplaire de résilience, que tant d’hommes ont connue au Cameroun comme ailleurs dans le monde, consacra définitivement l’école comme la première valeur de l’enfant que j’étais. Ce premier contact réel avec les autres, du dedans comme du dehors, m’incita à investir toujours davantage dans la quête du savoir.

 

Je pouvais alors faire un pari sur l’avenir. L’école devenait une ouverture vers la vérité, un lieu de jonction où s’articulent l’imaginaire et le réel. Un voyage tourmenté à travers des paysages imprévisibles, une aventure littéraire singulière, portée par une dimension ludique et presque magique. L’école devenait non pas  une fenêtre comme certains le pensent aujourd’hui, mais  une large porte prévue pour le passage de l’humanité toute entière. Une porte ouverte par laquelle chacun doit passer. Elle demeure la seule chance de l’homme dont l’unique rêve est de ne pas mourir dans le déshonneur d’une famille, et qui, jusqu’ici, ne devrait vivre  que pour son immortalité.  Je me souviens qu’alors, j’écrivais pour la première fois des chiffres et des cercles. Nous chantions, nous dansions sur ce que nous écrivions. Je ne me rappelle plus exactement les mots, mais je sais que j’aimais profondément y aller. Très vite, je découvrais  que je savais chanter et comprendre avec facilité. A  cette époque, l’école était gratuite. On nous y fournissait tout, jusqu’à la tenue scolaire. Elle était entourée de manguiers, bordée à l’arrière par une forêt dense, et précédée d’une prairie ouverte. L’accès à cette école n’était pas assorti de restrictions formelles, mais seuls les garçons y étaient admis. On considérait qu’ils étaient destinés à entrer plus tard dans l’armée. Aller à l’école, c’était devenir militaire. Les filles, elles, étaient promises au mariage. Lorsque j’appris à lire, je compris très tôt que j’aimais les textes à la sonorité poétique. Je n’imaginais nullement que ce premier amour deviendrait le point de départ d’une véritable carrière de romancier. Pourtant, dès l’adolescence, je reconnaissais les beaux textes, ceux qui étaient pensés avec soin.

Ma passion pour l’école s’est affirmée dans un monde où la pauvreté demeurait tenace, élevé par des parents  qui mesuraient peu l’importance de l’instruction. De village en village, de ville en ville, portée par la constance et la discipline, cette flamme du savoir ne s’est jamais éteinte. C’est sans doute cette fidélité à l’école qui m’a conduit, bien plus tard, à y retourner aux côtés de jeunes de dix-huit ou vingt ans. Cette persévérance dans la recherche, nourrie par l’acquisition continue d’ouvrages, m’honore aujourd’hui du privilège d’être reconnu comme un écrivain à la plume incandescente. Je contemple ce parcours avec une gratitude profonde, tant il m’honore à plus d’un titre. Mais pourtant, ce qui n’était autrefois qu’un paysage ordonné est devenu aujourd’hui un désordre esthétique dans des horizons fugaces. Les arbres saignent au bord des routes de l’école. Mon pays traverse une folie lancée à vive allure, une hystérie du vide, l’étrange cacophonie d’un système éducatif qui s’effondre dans un concert d’abîmes. Sur les routes, le savoir apparaît déchiqueté, pris dans une métamorphose chaotique. En savourant les joies indicibles que procure la grandeur de l’école, je tiens à rendre hommage à toutes celles et ceux qui, par des initiatives nobles et constantes, ont su m’encadrer et me guider. Par leur détermination, leur expertise sincère, leur engagement sans relâche et leur esprit d’ouverture, ils ont contribué à faire de l’école un rendez-vous incontournable. J’oserais même dire qu’elle est devenue un véritable rituel culturel d’envergure, affranchi des tabous et ouvert à tous. L’école a toujours été un lieu de brassage intergénérationnel où se rencontrent adolescents, adultes, personnes du troisième et du quatrième âge. Elle est une vaste tribune où s’entrechoquent, dans la discipline et la tolérance, des courants de pensée parfois contradictoires. Elle demeure surtout un espace de convivialité et de partage qui rassemble des hommes et des femmes venus de tous les horizons.

Jamais ne sera effacée de la mémoire collective l’immense et précieuse contribution de l’école à la formation de l’homme, à la construction des parcours humains et à l’éclosion des écrivains. Il faut ouvrir des écoles partout dans le monde et offrir, surtout aux régions les plus reculées, la possibilité de bénéficier de ce privilège qui devrait être considéré comme un don naturel. Il convient également de redonner toute sa place au maître, qui apparaît à mes yeux comme un pont sur lequel circulent de nouvelles espérances. Seule l’école permet d’entrevoir la possibilité que nous, Africains, puissions redevenir des peuples debout, conformes au rêve grandiose de tout véritable patriote, celui d’un havre de concorde, de stabilité et de paix. Je me souviens de cette enseignante qui affirmait que l’école était l’Egypte rêvée et l’Egypte vécue, jamais l’inverse. Il faut savoir se mettre à la page. Même lorsqu’un malade mental vit dans une famille, il faut penser, après son traitement, à son éducation. Une fois rétabli, sa présence, instruite et consciente, peut devenir un rempart silencieux, une force dissuasive contre au seuil d’une porte dont il a la garde. Célébrons donc, sans arrière-pensée aucune, les jours de l’école dans nos vies. Car, elle  est une maison, une source de lumière qui éclaire, oriente et guide. Elle est le lieu où circulent le savoir, les informations et les réflexions qui instruisent, éduquent et forment. Elle constitue une immense banque de connaissances où se conserve la mémoire des faits et des événements, un outil précieux qui permet de remonter les marches de l’histoire de chaque être humain. Elle est une nourriture riche et complète, essentielle à l’équilibre de l’esprit, un trésor qui procure aux aventuriers de la vie une jouissance intense, une sensation profonde et durable de béatitude intérieure.

Le livre, fruit du travail des auteurs, est lui aussi une source de connaissance qui éclaire et guide. Il permet de revisiter l’Histoire, nourrit l’intelligence, maintient le cerveau sain, alerte et équilibré. Il est  l’outil privilégié qui prépare les jeunes à assurer dignement la relève et à conduire la nation, dans la paix, l’union et la concorde, vers un développement humain intégral de l’Africain de demain. Pour moi, les maîtres d’école sont des géants. Il faut donner une éternelle vie à l’école. Aux enseignants et aux formateurs que j’ai connus, à ceux que j’ai moi-même été, aux encadreurs de toutes sortes, je rends un hommage appuyé. Par leur présence nombreuse et engagée, ils ont assuré la réussite indiscutable de cette aventure, sans oublier la participation de nombreux auteurs et l’abondance d’ouvrages conçus pour transmettre le savoir. Nul ne peut, sans risquer d’être démenti, nier l’apport fondamental des écrivains à l’édification du monde moderne. Il faut sauver l’école. Pour ma part, dans la constance de la production et de la quête du sens, je remercie sincèrement mes enseignants d’hier et d’aujourd’hui pour l’amour immense qu’ils ont toujours porté aux âmes humaines. Notre vie est une suite de rencontres et de joies indicibles. Aujourd’hui, pour moi, l’écriture est une valeur cardinale qui me permet de découvrir la puissance native de l’être humain. C’est dire que l’école est  une maison de formation de l’esprit, du caractère et de la conscience. Par l’école, l’enfant devient citoyen, l’ignorance recule, la liberté s’organise et l’avenir se construit. Elle ouvre l’intelligence à la rigueur, le cœur à l’altérité et l’imaginaire à la création. Elle donne des outils pour penser, des repères pour agir et des valeurs pour résister à l’injustice, à la violence et à l’oubli. L’école est la première richesse d’une nation. Là où elle est forte, la société s’élève ; là où elle est négligée, le chaos s’installe. Elle est le socle de la paix, le ferment de la démocratie et la condition essentielle du développement humain durable. C’est l’école qui nous a appris la révolte, parce que la révolte, lorsqu’elle est éclairée, est salutaire.

Loading

Tendances

A Lire aussi