Le journaliste Rabier Bindji Anani n’est plus parmi nous. Nous ne dirons pas, comme les uns, qu’il a simplement traversé le fleuve, ni, à l’instar des autres, que le Créateur suprême l’a rappelé auprès de lui. Nous dirons seulement qu’un homme est mort et qu’avec lui se referme une page singulière de l’histoire de la presse camerounaise. Après Consty Eka, voilà qu’un autre visage familier, une autre voix, une autre mémoire de notre espace médiatique s’en va. Et cette disparition nous rappelle brutalement combien les hommes que nous croyons appartenir pour toujours au décor de nos vies finissent, eux aussi, par rejoindre le silence. Un fait demeure désormais certain. La voix de Rabier Bindji Anani s’est tue. Cette voix reconnaissable entre toutes, portée par une personnalité qui ne laissait personne indifférent, ne viendra plus interroger, raconter, provoquer, révéler ou rappeler les épisodes oubliés de notre histoire contemporaine. Depuis l’annonce de sa disparition, les témoignages pleuvent. Les hommages se multiplient. Les souvenirs remontent à la surface. Et, pour une fois, les qualificatifs semblent presque insuffisants pour restituer la complexité du personnage. Car Rabier Bindji Anani avait des amis, beaucoup d’amis, des admirateurs, des compagnons de route, mais aussi des contradicteurs et des détracteurs. C’était presque inévitable.

On ne traverse pas plusieurs décennies de journalisme, au contact des pouvoirs, des oppositions, des intellectuels, des artistes, des diplomates et des grands témoins de son temps sans provoquer passions, fidélités, inimitiés et controverses. Il savait donner des coups et savait aussi en recevoir. Il connaissait la rudesse de ce métier dans lequel une question peut déranger davantage qu’un long discours et où une information, lorsqu’elle est juste et bien documentée, peut ébranler bien des certitudes. Mais derrière le personnage public se trouvait surtout un journaliste habité par son métier. Rabier Bindji appartenait à cette génération pour laquelle le journalisme ne commençait pas devant une caméra ou derrière un microphone. Il commençait par la recherche. Il fallait aller vers les hommes, écouter, recouper, conserver des contacts, ouvrir des portes, voyager, interroger les témoins et, surtout, cultiver sa mémoire. L’information ne tombait pas du ciel. Elle se cherchait. Elle se méritait. Quelquefois, elle se payait au prix de longues années de patience et de confiance. C’est probablement là que résidait l’une de ses plus grandes singularités. Rabier Bindji savait des choses. Il connaissait des hommes. Il connaissait des histoires. Il connaissait des parcours. Il avait vu des personnalités avant qu’elles ne deviennent puissantes et en avait retrouvé d’autres lorsque les lumières du pouvoir s’étaient éteintes autour d’elles.

Son carnet d’adresses semblait parfois traverser les frontières, les générations et les régimes. Il avait parcouru le monde, rencontré des acteurs de l’histoire, fréquenté différents univers et accumulé, année après année, ce trésor inestimable du journaliste que constituent les sources, les témoignages, les confidences et la mémoire. À l’heure où l’information se mesure souvent à la vitesse d’une publication sur les réseaux sociaux, il incarnait encore une autre école. Celle du journaliste qui possède ses archives dans sa tête, qui peut restituer un événement ancien, rappeler un nom oublié, replacer un personnage dans son époque et relier le présent à des faits que beaucoup ont cessé de connaître. Les jeunes générations auront peut-être du mal à mesurer exactement l’homme que la presse camerounaise vient de perdre. Elles vivent dans un univers où une information se recherche en quelques secondes sur Internet. Mais avant les moteurs de recherche, avant les réseaux sociaux, avant cette immense mémoire numérique désormais accessible à tous, il existait des journalistes qui étaient eux-mêmes des bibliothèques. Rabier Bindji Anani appartenait à cette famille-là. Sa mémoire était une salle d’archives, ses relations étaient une agence de presse, ses voyages étaient des livres, ses rencontres constituaient autant de chapitres d’une histoire qu’il portait en lui.

Lorsqu’on apprit la mauvaise nouvelle, notre propre mémoire s’engagea aussitôt dans le long couloir serpentin de l’analepse, comme au cinéma ou en littérature lorsque le présent s’interrompt soudain pour laisser remonter les images du passé. Des émissions, des prises de parole, des débats, des visages, des anecdotes revinrent alors dans nos souvenirs. Rabier Bindji avait déjà beaucoup parcouru le monde avant de revenir s’asseoir dans son pays. Il semblait avoir trouvé dans cette terre camerounaise le lieu naturel où déposer l’expérience accumulée ailleurs. Rien ne laissait imaginer que viendrait si rapidement le temps où il faudrait parler de lui au passé. Il avait cette voix inimitable, cette passion du métier et cette manière particulière d’occuper l’espace médiatique qui avaient fini par faire de lui une figure reconnaissable de la presse camerounaise. Il avait connu les enthousiasmes et les désillusions, les honneurs et les difficultés, les applaudissements et les attaques. Mais il revenait toujours à ce qui semblait constituer sa véritable patrie, le journalisme. Et c’est peut-être ici qu’il faut rappeler la grandeur de ce métier.

Le journaliste est un témoin placé au bord du temps. Pendant que les événements se déroulent, il les observe, les interroge et tente d’en conserver une trace pour ceux qui viendront après lui. Il voit passer les puissants et les anonymes, les régimes et les générations. Les ministres changent, les gouvernements disparaissent, les célébrités s’effacent, mais les archives demeurent. Le journaliste devient alors, parfois malgré lui, l’un des gardiens de la mémoire collective. Rabier Bindji Anani avait compris cette dimension du métier. Informer ne consistait pas seulement à annoncer ce qui venait de se produire. Il fallait aussi expliquer d’où venait l’événement, rappeler ceux qui l’avaient précédé et restituer les trajectoires humaines qui permettent de comprendre une époque. Son passage par différents espaces de la presse africaine et camerounaise, puis sa présence dans l’audiovisuel, notamment à Canal 2 International, ont contribué à installer sa personnalité dans le paysage médiatique.

A travers des émissions consacrées notamment à l’histoire et aux grands témoins, il retrouvait ce qu’il savait faire avec passion, faire parler la mémoire. Il n’était certainement pas un homme sans défauts. Aucun grand parcours ne l’est. Sa personnalité, son style et certaines de ses prises de position pouvaient diviser. Mais l’hommage véritable n’exige pas de transformer les morts en saints. Il consiste à reconnaître ce qu’un homme a apporté à son époque et ce qui disparaît réellement avec lui. Or, avec Rabier Bindji, disparaît une certaine manière de pratiquer le journalisme. Celle où le carnet d’adresses constituait un patrimoine professionnel. Celle où l’on pouvait appeler un ancien ministre, un diplomate, un opposant, un artiste ou un témoin oublié pour vérifier une information. Celle où plusieurs décennies de relations humaines donnaient au journaliste une profondeur que les technologies les plus puissantes ne peuvent entièrement remplacer.

Il emporte ainsi avec lui des milliers de conversations, des confidences probablement jamais publiées, des histoires entendues dans les couloirs, les avions, les hôtels, les rédactions, les salons diplomatiques et les lieux de pouvoir. Combien de choses savait-il qu’il n’aura finalement jamais racontées ? Combien de témoignages sommeillaient encore dans sa mémoire ? Combien d’épisodes de notre histoire aurait-il pu restituer si le temps lui avait accordé quelques années supplémentaires ? C’est aussi cela, la mort d’un grand journaliste. Ce n’est pas seulement une voix qui s’éteint. C’est une bibliothèque qui ferme ses portes. Bossuet nous revient alors avec cette interrogation terrible devant laquelle toutes nos prétentions deviennent dérisoires. « Qu’est-ce que cent ans, qu’est-ce que mille ans, puisqu’un seul moment les efface ? » Rabier Bindji Anani avait consacré une grande partie de sa vie à chercher l’information, à la comprendre, à la conserver et à la transmettre. Il avait interrogé son époque avec cette curiosité insatiable qui constitue l’une des premières vertus du journaliste. Aujourd’hui, c’est son propre parcours qui devient matière à mémoire.

La presse camerounaise perd un confrère. Le public perd une voix. Ses proches perdent un être cher. Mais le journalisme, lui, perd surtout l’un de ces hommes qui possédaient ce que ni les machines, ni les moteurs de recherche, ni l’intelligence artificielle ne pourront jamais entièrement reconstituer, l’expérience humaine accumulée au contact direct de l’histoire. Les hommes passent. Les articles jaunissent. Les studios se vident. Les micros changent de mains. D’autres journalistes arrivent et de nouvelles générations prennent place dans les rédactions. Ainsi va la vie. Pourtant, certains noms refusent de disparaître complètement parce qu’ils ont laissé quelque chose derrière eux. Rabier Bindji Anani appartient désormais à cette mémoire. Il aura cherché, interrogé, raconté, informé et, jusqu’au bout, il sera demeuré journaliste. Adieu, confrère. La rédaction peut se vider d’un homme, mais l’histoire de la presse, elle, conservera longtemps son nom.
