Jean d’Ormesson affirmait qu’« il y a quelque chose de plus fort que la mort ; c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants ». La force de cette citation s’inscrit aujourd’hui dans une réflexion profondément humaniste sur la condition humaine et le rapport au temps. Loin de réduire la mort à une simple disparition biologique, elle invite à une lecture symbolique et spirituelle, où l’existence se prolonge par le souvenir et la transmission. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’héritage laissé par le patriarche Nòjállé Alexandre, auteur de l’ouvrage Les Vùté et leurs voisins : un peuple, une histoire, une civilisation et un avenir, paru en 2021 à Yaoundé. À travers son œuvre, il lègue à son peuple « les baboutés « , un patrimoine intellectuel et culturel d’une valeur inestimable. Éducateur émérite et universitaire rigoureux, le regretté professeur possédait également un parcours professionnel riche, exemplaire et profondément inspirant. Né le 28 mai 1944 à Linté (Yoko), Nòjállé Alexandre était professeur des lycées d’enseignement général hors échelle. Retraité depuis 2004, il s’était réinstallé à Yoko en mai 2012. Enseignant de lettres bilingues, largement reconnu, il disposait d’une culture étendue et remarquablement diversifiée.
Diplômé en linguistique appliquée et en didactique des langues, il parlait plus d’une dizaine de langues et en enseignait trois avec une maîtrise rare. Cette prédisposition naturelle pour les langues, renforcée par des stages déterminants à Grays (Londres), à Cambridge et à Dakar, ainsi que par de nombreux voyages à travers le pays, lui permit de se constituer un capital intellectuel solide. Celui-ci l’autorisait à aborder une pluralité de sujets, parfois inédits, avec une aisance et une profondeur remarquables. De retour au village, où il jouait le rôle de personne ressource, d’informateur, de témoin et parfois même de porte-parole, il décida de commettre le présent ouvrage. Ce travail s’inscrivait dans une volonté claire de contribuer, à sa manière, à la sauvegarde d’une richesse culturelle menacée de disparition du fait de la prépondérance de l’oralité. Ce faisant, il rappelait également des éléments sociaux et historiques essentiels à la connaissance de ce peuple courageux, les Vuté.

Le lecteur attentif y découvrira, au-delà des informations factuelles sur ce peuple longtemps méconnu, le message profond d’un homme convaincu d’avoir suffisamment reçu pour pouvoir, à son tour, transmettre et léguer aux générations futures. Quelle perte immense pour notre mémoire collective ! Ancien proviseur durant de nombreuses années, le peuple Vuté perd un digne fils, un esprit brillant ayant bâti sa réussite scolaire dans des conditions socio-économiques précaires, avec dignité et grandeur. Il demeure un véritable héros de la ville de Yoko, un héros authentique dont la mémoire mérite d’être honorée à la hauteur de son apport. Le professeur Nòjállé Alexandre était un littéraire né. Il fut l’un des premiers grands enseignants de la communauté Vuté et enseigna notamment à Yoko, où de nombreuses élites actuelles ont été formées sous sa direction. Éminent éducateur, il a marqué durablement l’histoire de la formation de la jeunesse en incarnant une vision éducative fondée sur la promotion de l’excellence. Certains se souviennent encore qu’il posa les jalons de la formation des élites Vuté durant deux générations, contribuant ainsi à la revalorisation d’une communauté littéraire active.
Je ne l’ai pas spécialement, mais dès mon plus jeune âge à Douala, son nom circulait parmi les jeunes quittant Yoko pour les vacances dans les grandes villes et jusque dans les universités. Même loin, ils poursuivaient leurs études avec le souvenir vivant de cet homme de lettres. Nojallé pouvait enseigner aussi bien le français que la philosophie ou l’histoire. Ecrivain essayiste, il tint sa plume avec fermeté. Voilà quarante années de formation dévouées à de milliers de jeunes à travers le pays qui s’en va sans faire de bruit nocif. Il retourne à la terre avec son grand souffle créatif, pour semer sur nos terres arides les graines de la mémoire, afin que demain germent le savoir, la dignité et l’espérance. Homme simple, guidé en toute chose par l’amour de son pays et, plus encore, par celui de son peuple, il demeure désormais un symbole du savoir et de l’excellence. Voilà l’homme que notre communauté appelle de ses vœux. Que la mémoire de ce grand homme soit perpétuée à la mesure de sa contribution exceptionnelle à la science de l’éducation. L’homme s’en est allé. La mort a cette singulière faveur de maintenir certains êtres parmi les vivants, non par leur présence physique, mais par l’empreinte durable qu’ils laissent dans les consciences. C’est bien le cas pour cet homme.
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