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Cette vieille maman assise ici s’appelait Sika Marthe, autrefois connue sous le nom de madame Noumsi Samuel. Elle comptait parmi les femmes et le couple le plus connu du Gabon. Arrivés dans ce pays dans les années soixante-dix, après plusieurs déboires au sein de leurs familles respectives, elle et son mari avaient décidé d’aller chercher la vie ailleurs. Leur regard s’était alors tourné vers le Gabon. A cette époque, le Gabon ressemblait à une terre ouverte qui appelait les travailleurs venus de tous horizons. Les deux jeunes époux s’établirent à Libreville et commencèrent modestement leur existence. Ils vivaient de petits métiers et de petits commerces qui, peu à peu, prospérèrent. Le Gabon avait de l’argent, et il ne ressemblait pas encore au pays d’aujourd’hui. Ils étaient arrivés au bon moment. Comme beaucoup de familles de l’Ouest du Cameroun, habituées à transformer le travail quotidien en promesse pour l’avenir, ils choisirent d’investir tout ce qu’ils gagnaient.

 

Ces efforts finirent par porter leurs fruits. Ils construisirent une grande maison au PK 6, à la fois lieu d’habitation et espace de commerce. C’est dans cette maison que j’ai moi-même séjourné pendant deux années. Ce couple fut parmi les premiers Camerounais à investir durablement dans l’immobilier au Gabon. Maman Marthe m’accueillit pendant ce séjour avec une générosité qui me fit, à un moment donné, presque devenir son enfant adoptif. Avant moi pourtant, beaucoup étaient passés par cette maison. Je dirais même qu’une grande partie des jeunes originaires de Bandjoun qui arrivaient au Gabon dans les années quatre-vingt avaient pour premier repère maman Marthe. C’est pour cette raison qu’à Bandjoun on l’appelait « Ma’a Gabon », en référence à sa seconde patrie. C’était une femme connue dans toute la ville. Elle circulait aisément dans Libreville et offrait aux Camerounais qui arrivaient pour tenter leur chance un premier point d’appui. Elle leur indiquait une adresse, un travail possible, ou simplement un endroit où commencer leur nouvelle vie. Mais les vies d’aventure connaissent souvent leurs tempêtes. Les épreuves ne manquent ni en Afrique ni en Europe, et rares sont les couples de l’étranger qui traversent toute leur existence sans rupture. Elle connut la séparation, le divorce et la haine. Les déboires qui suivirent furent si durs qu’il n’est pas nécessaire d’en évoquer tous les détails. Certaines souffrances dépassent les mots que l’on trouve dans les dictionnaires.

L’incompréhension fut totale et l’attitude de son mari choqua profondément la communauté camerounaise de Libreville. On finit par retrouver maman Marthe au marché Mont-Bouët, recommençant une vie simple. Elle vendait des arachides et un peu de farine de manioc pour subsister. Son mari, que certains appelaient « Saddam Hussein », venait  lui aussi de mourir au Cameroun. Une veillée fut organisée à Libreville. Pourtant, il n’y avait pas vingt personnes présentes pour honorer la mémoire d’un homme qui avait autrefois été considéré comme un patriarche dans cette mégapole camerounaise de Libreville. Maman Marthe, que je n’ai jamais oubliée, nous a quittés à son tour. J’appris sa disparition alors que je cherchais justement à reprendre contact avec elle. Les voyages et les expériences de la vie nous avaient éloignés. J’ai appris qu’elle était morte après une longue maladie, semblable à celle qui avait emporté son ancien mari. Ainsi va la vie. On se rencontre, on s’aime, on se marie, on construit quelque chose ensemble. Puis parfois le temps, les épreuves ou même les familles viennent briser ce qui avait été bâti. Le couple avait connu une douleur encore plus profonde. Ils avaient eu des enfants morts en bas âge. J’ai vu leurs photographies de jeunesse.  L’un de leurs enfants  ressemblait à sa mère comme deux gouttes d’eau.

Les décès répétitifs avait crée un choc dans leur âme.  C’est après la perte du second qu’ils avaient décidé de quitter le village pour partir à l’aventure, m’avait-elle confié un jour. Aujourd’hui disparaît une grande dame.  Il faut pourtant une fois de plus  se souvenir de ce qu’a représenté cette femme pour tant de vies. Derrière la marchande d’arachides du marché Mont-Bouët se tenait une pionnière discrète, une mère pour des dizaines de jeunes arrivés au Gabon sans repères. Sa maison fut longtemps une porte ouverte, un refuge pour ceux que l’exil avait jetés loin de leur terre natale. Elle n’avait ni richesse spectaculaire ni pouvoir officiel, mais elle possédait ce qui fonde la véritable noblesse humaine, la capacité de tendre la main à ceux qui arrivent après nous. Beaucoup ont commencé leur chemin grâce à elle, beaucoup ont trouvé une direction grâce à sa bienveillance. Si la vie l’a parfois conduite vers l’ombre et les épreuves, son passage sur cette terre demeure marqué par la générosité et par cette dignité tranquille qui fait les grandes âmes.Pour ma part, je crois que Dieu l’a particulièrement aimée. Elle a vécu longtemps et pleinement. Au Gabon, rares sont les Camerounais dont le destin se prolonge ainsi. Beaucoup sont frappés très tôt par les épreuves, souvent par de longues maladies, et nombreux sont ceux qui repartent comme ils étaient arrivés, presque sans rien

Son deuil rassemblera sans doute beaucoup de monde, car elle fut une femme de cœur qui a servi la vie avec dignité, dans le partage et la solidarité. Ici, nous ne sommes pas là pour juger les morts. Nous saluons simplement ceux qui nous ont quittés et nous leur souhaitons paix et repos éternel. La mission humaine s’achève un jour pour chacun. Heureux sont ceux qui quittent la terre après y avoir laissé des traces positives.

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