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Lundi 28 septembre, l’invité de Marc Medzo sur la CRTV était Dieudonné Annir, maire de la commune de Yoko. Nous avons certainement assisté à l’une des prestations les plus enrichissantes de l’année, tant l’homme a su conjuguer avec aisance l’expérience de l’élu, la culture de l’intellectuel et la mémoire de l’historien. Pendant de longues minutes, le temps semblait avoir suspendu son cours. Nous n’étions plus simplement devant une émission de télévision. Nous remontions l’histoire d’une ville, de ses blessures, de ses espérances et de cette lente renaissance qui semble aujourd’hui se dessiner au cœur même du Cameroun. Avant d’être maire, Dieudonné Annir fut d’abord un haut fonctionnaire au parcours académique et professionnel particulièrement riche. Ingénieur des travaux publics, spécialisé dans le génie civil, il commence sa carrière au ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat avant de rejoindre celui des Travaux publics. Il y acquiert une solide expérience administrative et financière, notamment dans la gestion de budgets qui se chiffraient en milliards de francs CFA. Pourtant, alors que cette carrière aurait pu se poursuivre dans le confort des grandes administrations de l’État, un autre chemin allait s’ouvrir devant lui, celui du retour vers sa terre.

En tant qu’élite de la communauté Vuté, il reçoit les conseils du ministre René Sadi, qui l’encourage à revenir vers son village et à mettre son expertise, son expérience et son entregent au service de sa communauté. Il fallait, lui avait-on fait comprendre, prendre conscience du retard accumulé par cette région et participer directement à son développement. Dieudonné Annir prend alors une décision qui allait modifier le cours de sa vie professionnelle. Il quitte ses fonctions et annonce simplement à sa hiérarchie qu’il rentre à Yoko. Derrière cette décision se dessinait déjà une ambition beaucoup plus grande, celle de contribuer à une véritable transformation de sa commune, aussi bien sur les plans agricole, institutionnel, administratif qu’infrastructurel. C’est précisément ce genre d’émission que l’on aimerait voir plus souvent à la télévision camerounaise, une émission où l’actualité rencontre l’histoire et où la parole d’un élu permet de comprendre le destin d’un territoire. Au fil de la conversation avec Marc Medzo, Dieudonné Annir a confirmé une affirmation que beaucoup ont entendue sans toujours en mesurer la portée. Yoko se trouve bel et bien au centre géographique du Cameroun. Certains sont même allés jusqu’à présenter autrefois la localité comme le centre du monde. Une borne matérialisant ce point aurait d’ailleurs été installée aux environs de la gendarmerie, à moins qu’elle n’ait été déplacée depuis. Mais l’intérêt de cette émission dépassait largement la géographie.

A travers les explications du maire, c’est une partie méconnue de l’histoire du Cameroun qui ressurgissait. Yoko aurait notamment constitué une importante base arrière allemande dans la progression coloniale vers le nord du territoire. Cette position stratégique lui conférait alors une importance considérable. Pourtant, au fil du temps, la ville allait connaître un destin autrement plus difficile. Les échanges entre Marc Medzo et son invité ont également permis de mesurer combien Yoko a longtemps souffert de son isolement et, parfois, d’une forme d’effacement dans l’imaginaire national. Combien de fois, lorsqu’on évoquait Yoko devant certains Camerounais, entendait-on cette question presque désarmante, « C’est où, ça ? » D’autres confondaient même la ville avec Yokadouma. Et pourtant, Yoko est là, au cœur du pays, chargée d’une histoire qui dépasse largement les limites de son territoire administratif.

le congrès des vutés

L’émission fut également riche en anecdotes historiques. Le maire expliqua notamment que les troupes françaises étaient entrées dans la ville sans véritable affrontement, tandis que les Allemands, en se retirant, auraient emmené avec eux plus de quatre cents hommes. Ces derniers représentaient potentiellement une partie des forces vives capables de participer au développement futur de la région. Leur départ laissa derrière lui un territoire profondément affaibli au moment où une nouvelle administration coloniale s’installait. Yoko occupait pourtant une place administrative majeure. À une certaine époque de l’histoire coloniale, elle comptait parmi les grandes subdivisions du territoire, aux côtés notamment de Yaoundé et d’Akonolinga. Puis survint un événement qui, selon le récit livré au cours de l’émission, allait durablement peser sur le destin de la ville. Un Français fut tué par des habitants de la région.

Dès lors, Yoko aurait été considérée avec méfiance par l’administration coloniale et aurait subi les conséquences de cette stigmatisation jusque bien après l’indépendance. Progressivement, cette partie du pays perdit une grande partie de l’attention et des faveurs dont bénéficiaient d’autres territoires. Paradoxalement, tandis que Yoko semblait subir les rigueurs de l’histoire, des signes importants de la construction administrative du Cameroun moderne continuaient de s’y dessiner. Le maire a notamment évoqué le nombre 237, devenu plus tard l’indicatif téléphonique international du Cameroun, et dont l’histoire serait, selon les éléments rapportés au cours de l’émission, liée à cette région. Autant de petits codes glissés dans la conversation et qui invitent les historiens à revisiter certaines pages encore insuffisamment connues de notre mémoire nationale. L’histoire de Yoko croise également celle de grandes figures camerounaises. Dieudonné Annir évoqua notamment Ernest Ouandié, qui y exerça comme enseignant. Selon le récit rapporté, une brimade infligée à un élève aurait provoqué son indignation et conduit à l’organisation d’une grève, épisode qui aurait ensuite entraîné son affectation vers une autre localité. A travers cette anecdote apparaissait déjà quelque chose de l’homme que l’histoire retiendra plus tard, cette disposition à refuser ce qu’il considérait comme une injustice.

Yoko accueillit également des personnalités et des intellectuels qui allaient marquer leur époque. Le nom de René Djam Afané fut évoqué,  René Sadi, qui y reçut auprès de ce dernier, une partie de son enseignement. Il fut également question de Victor Kamga ancien prisonnier et du ministre Charles Okala, dont l’action aurait été déterminante dans l’histoire de la ville. Selon la belle formule employée par le maire, Charles Okala aurait donné à Yoko « le dernier coup de pioche », image forte qui résume à elle seule une période de construction, mais aussi les espoirs qui l’accompagnaient. La grande prison de Yoko, construite dans les années 1950, appartient elle aussi à cette mémoire. Elle accueillit plusieurs personnalités, parmi lesquelles Bebey Eyidi. Ce nom résonne pour moi d’une manière particulière puisque j’ai connu son épouse au quartier Akwa, à Douala, précisément dans la rue qui porte aujourd’hui son nom, et que son fils aîné fut l’un de mes grands amis. L’histoire nationale possède parfois cette étrange faculté de rejoindre nos histoires personnelles par des chemins inattendus. Avec un brin d’humour, Dieudonné Annir rappela également qu’autrefois, dire que l’on venait de Yoko pouvait presque devenir un sujet de moquerie. L’isolement de la ville était tel que rejoindre d’autres centres urbains relevait parfois de l’expédition. Lui-même raconta son départ vers Bafia à l’âge de quinze ans pour poursuivre sa scolarité, au terme d’un long et éprouvant voyage. Cette anecdote permet de mesurer le chemin parcouru lorsque l’on observe aujourd’hui les nouvelles infrastructures routières qui désenclavent progressivement la commune.

La nomination de René Sadi en 1985 fut, selon le maire, accueillie avec une immense ferveur. La population célébra l’événement pendant deux jours. Ce souvenir témoigne de la place que les fils de la région occupent dans l’imaginaire collectif et de l’importance que revêt, pour une population longtemps confrontée à l’isolement, la réussite de l’un des siens. Interrogé sur l’image de Yoko parfois présentée comme une terre d’opposition, le maire a tenu à apporter des nuances. Selon lui, cette région n’a jamais été fondamentalement hostile au pouvoir en place et les résultats électoraux y ont souvent traduit un soutien massif aux institutions. Ce qui a parfois pu être interprété comme une défiance relèverait davantage d’un sentiment de frustration né de décennies d’isolement et du sentiment d’avoir été oublié par les politiques publiques. La question du désenclavement occupa naturellement une place importante dans les échanges. Le maire souligna notamment le rôle joué par Litsé Janvier dans la finalisation de certains dossiers routiers. Il évoqua également les grands projets d’intégration régionale et les perspectives de liaison vers le nord du pays et le Tchad, qui pourraient donner à Yoko une nouvelle centralité économique. Dans cette dynamique, il exprima sa reconnaissance au président Paul Biya ainsi qu’au ministre des Travaux publics, Emmanuel Nganou Djoumessi, pour leur implication dans les différentes étapes ayant permis l’amélioration du réseau routier desservant Yoko. Le maire ne cachait d’ailleurs pas sa satisfaction lorsqu’il évoquait les quatorze kilomètres de voirie aménagée dans sa commune.

Pour un homme qui a connu les pistes difficiles, les voyages interminables et les routes transformées en bourbiers pendant la saison des pluies, pouvoir aujourd’hui quitter Yaoundé et rejoindre son domicile sans avoir à affronter la boue représente bien davantage qu’un simple confort. C’est le symbole concret d’une ville qui sort progressivement de son enclavement. Cette renaissance s’inscrit dans un Plan communal de développement qui entend penser Yoko sur le long terme. Les autorités traditionnelles y jouent également un rôle essentiel. Dieudonné Annir a insisté sur leur contribution et évoqué, non sans une certaine complicité, le chef de Nyemb qui a donné un meilleur  exemple dont il en était fier. La question des terres et des forêts fut également abordée. Face aux interrogations concernant la protection du patrimoine forestier, le maire dressa le constat d’immenses espaces encore faiblement occupés. Pour plusieurs chefs traditionnels, l’enjeu majeur demeure donc celui du développement, notamment agricole. La nature ayant horreur du vide, ces terres doivent, selon cette vision, être organisées, protégées et valorisées dans le cadre d’une politique d’aménagement cohérente. L’ANAFOR aurait ainsi pris en charge plusieurs dizaines de milliers d’hectares dans cette dynamique.

Pour le maire  Dieudonné Annir, l’avenir passe nécessairement par un aménagement structuré du territoire et par une agriculture capable de réduire la dépendance alimentaire. Ses voyages lui ont permis d’observer différentes expériences africaines. Il a particulièrement insisté sur le Maroc et sur les enseignements tirés de ses échanges avec les responsables municipaux d’Agadir. Cette expérience a renforcé chez lui une conviction simple. Un pays disposant de terres fertiles ne devrait pas dépendre aussi fortement des importations de produits qu’il peut produire lui-même. Le riz, les céréales et bien d’autres cultures doivent pouvoir trouver leur place dans une véritable politique locale de production. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le projet de la nouvelle ville de Yoko actuellement en construction. Centres de santé, établissements scolaires d’excellence, nouvelles infrastructures et aménagements urbains doivent accompagner l’émergence d’une cité différente de celle que les anciennes générations ont connue. Le maire a d’ailleurs invité tous ceux qui continuent d’imaginer Yoko à travers les clichés du passé à venir constater eux-mêmes les transformations en cours. Pour ma part,  cette émission restera une émission historique. Elle l’est d’abord par la quantité d’informations livrées, mais davantage encore par ce qu’elle nous a permis de comprendre entre les mots.

Le maire Dieudonné Annir a raconté beaucoup de choses, mais il a également laissé parler les silences de l’histoire. Il y avait des non-dits, des blessures à peine évoquées, des épisodes suggérés plutôt que développés. Celui qui connaît l’histoire ou qui sait en écouter les murmures comprend désormais un peu mieux pourquoi Yoko, malgré sa position géographique exceptionnelle et son importance ancienne, a pu demeurer si longtemps à l’écart des grands mouvements de développement du Cameroun. En ce qui me concerne, historien de l’instant, j’en ai compris davantage. Il y a une information précieuse qui est passée. La vie politique a des rancœurs, c’est ce qui faut retenir sur le retard de Yoko. Le maire ne pouvait peut-être pas tout dire, ou ne souhaitait pas tout dire, mais il a laissé suffisamment d’indices pour permettre à chacun de poursuivre la réflexion. Merci pour tout cela.

 

Je regrette seulement qu’une émission d’une telle qualité n’ait pas été accompagnée de davantage d’images montrant le visage actuel de Yoko, ses routes, ses nouvelles infrastructures, ses paysages, ses écoles, ses chantiers et les transformations évoquées par le maire. C’est aussi cela, investir dans la production audiovisuelle professionnelle. La télévision ne doit pas seulement donner la parole, elle doit également permettre au téléspectateur de voyager, de voir et de confronter le récit aux réalités du terrain. C’est peut-être encore ce qui manque parfois à nos chaînes. Mais, ce soir-là, les images auraient presque été superflues. La parole avait pris leur place. Par sa connaissance de l’histoire, par la précision de ses souvenirs, par sa maîtrise des dossiers et par cette manière particulière de parler de sa terre sans renier ses blessures, Dieudonné Annir nous a fait voyager jusqu’à Yoko. Pendant le temps d’une émission, une ville que certains Camerounais cherchent encore sur la carte s’est installée au centre de nos écrans et de notre mémoire. Marc Medzo avait invité un maire. Nous avons découvert un témoin de l’histoire, un passeur de mémoire et, surtout, un homme décidé à rendre à sa ville la place qu’elle n’aurait peut-être jamais dû perdre.

 

4 commentaires sur « LA VILLE DE YOKO RACONTEE PAR SON MAIRE, UNE LECON D’HISTOIRE AU COEUR DU CAMEROUN »

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