Après avoir proposé hier l’idée d’une grande rencontre de la diaspora Vuté, plusieurs frères m’ont contacté pour manifester leur intérêt et leur volonté de contribuer à cette initiative. De ces premiers échanges pourrait naître une association de grande envergure, construite depuis l’Occident et capable de rassembler nos frères et sœurs établis en France, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, aux États-Unis et, pourquoi pas, partout ailleurs dans le monde. Cette dynamique pourrait nous conduire, dans les prochains mois, à organiser une première grande rencontre à Paris, afin de nous retrouver, de mieux nous connaître et surtout de réfléchir ensemble à la préservation et à la valorisation de notre identité. Dans cet élan, une autre idée s’est naturellement imposée, imaginer et créer une tenue traditionnelle propre au peuple Vuté, puisqu’à ma connaissance, nous ne disposons pas encore d’une tenue suffisamment codifiée et immédiatement identifiable comme telle.

Or, l’identité d’un peuple s’exprime d’abord par sa langue, son histoire et sa culture, mais elle se donne également à voir à travers les signes qu’il arbore. Le vêtement traditionnel est précisément l’un de ces signes. Lorsque nous apercevons certaines tenues bamiléké, nous reconnaissons immédiatement leur univers culturel ; il en va de même pour les Sawa, les Bamoun ou certaines communautés des Grassfields de Bamenda. Avant même que la parole ne soit prononcée, le vêtement peut déjà dire l’appartenance. C’est dans cet esprit que j’ai commencé à imaginer quelques modèles susceptibles de servir de point de départ à une réflexion collective.

Les propositions que je présente aujourd’hui ne constituent évidemment ni une décision définitive ni un modèle imposé. Elles ne sont qu’un fragment de mon imaginaire, une invitation à ouvrir le débat et à donner une forme visible à ce qui pourrait devenir demain l’un des symboles de notre identité Vuté. Des stylistes, des couturiers, des artistes, des historiens, des connaisseurs de notre tradition et des personnes plus aguerries que moi pourront certainement aller beaucoup plus loin, corriger, enrichir et concevoir quelque chose de plus authentique, de plus saisissant et surtout de plus représentatif de notre peuple. Il faudra rechercher les couleurs, les motifs, les symboles et les formes capables de raconter notre histoire et de traverser les générations. Car une tenue traditionnelle ne se décrète pas, elle se construit dans la communauté, se transmet et finit par devenir un emblème.

Notre responsabilité est donc d’imaginer et de proposer ; celle de nos autorités traditionnelles sera ensuite d’apprécier la pertinence de cette démarche. il reviendra naturellement à nos chefs traditionnels et aux dépositaires de notre culture d’examiner ces propositions et, le moment venu, de valider ce qui pourra véritablement porter le nom et l’identité du peuple Vuté. Au commencement de cette symbolique se trouve l’Égypte, que notre récit identitaire présente comme l’une des terres anciennes de nos origines. C’est pourquoi la pyramide occupe une place importante dans l’ornementation de la tenue. Elle évoque l’ancienneté, l’élévation et la permanence. À ses côtés apparaît le palmier, arbre des terres chaudes, des oasis et des grandes civilisations du Nil. Il devient le témoin végétal de cette mémoire lointaine. La pyramide rappelle la pierre et la civilisation ; le palmier, lui, rappelle la vie qui résiste au soleil et se dresse au milieu de l’immensité.

Puis vient le blanc, large et lumineux, qui traverse la tenue comme un chemin. Il représente l’eau, cette matière autour de laquelle les hommes s’arrêtent lorsqu’ils la rencontre. Ce blanc qui est ici l’eau, la pureté, mais surtout l’itinéraire est notre source nourricière. Il devient cette route symbolique suivie par les générations, un fil qui relie le passé au présent. À ses côtés, le marron et l’ocre représentent la terre et le sable, la poussière des chemins parcourus, cette terre africaine sur laquelle les ancêtres auraient posé leurs pas au cours de leurs migrations. Le marron est donc l’ancrage. Il dit que, même lorsque l’homme voyage, ses pieds appartiennent toujours à une terre. Mais la couleur qui enveloppe véritablement cette tenue est le vert profond. C’est la forêt. C’est notre univers. Après les terres ouvertes et les longues routes, les Vuté ont vécu au contact de vastes espaces forestiers qui ont façonné leur rapport à la nature.

La forêt nourrit, protège, cache, enseigne et transmet. Elle est le domaine du chasseur, le sanctuaire des plantes, le refuge des animaux et l’espace mystérieux où l’homme apprend à écouter ce qu’il ne voit pas. Le vert devient ainsi la couleur de la vie, de la fécondité, de l’espérance et de la continuité. L’homme Vuté apparaît dans une gandoura ample, majestueuse et volontairement somptueuse. Ce choix répond à une philosophie de l’apparence : lorsqu’il se présente devant les autres, l’homme Vuté doit porter sa dignité avec éclat. Il aime l’ampleur, la noblesse du tissu, la richesse des motifs et cette forme d’extravagance maîtrisée qui transforme l’habit en présence. Sa gandoura annonce son arrivée et son passage. Mais sous cette magnificence demeure le guerrier. L’homme Vuté est aussi imaginé comme chasseur, protecteur du foyer et gardien des siens. C’est pourquoi la lance accompagne sa tenue. Elle n’est pas ici un appel au combat, mais le symbole de sa responsabilité ; celui qui fonde une famille doit être capable de veiller sur elle.

La lance rappelle le courage du chasseur, la vigilance du père et le devoir du protecteur. À ses côtés, la femme Vuté porte le foulard comme une couronne. Il ne doit pas être considéré comme un simple accessoire esthétique. Noué avec ampleur au-dessus de la tête, il symbolise la dignité, la sagesse et la transmission. La tête est le siège de la pensée et de la mémoire ; l’envelopper d’une étoffe majestueuse revient symboliquement à honorer celle qui conserve et transmet une partie essentielle de la mémoire familiale. Le foulard élève également la silhouette féminine. Il donne à la femme une stature presque royale et rappelle qu’elle est mère, éducatrice, conseillère et dépositaire d’un héritage qu’elle transmet aux générations suivantes. Enfin apparaissent les samara, ces graines ailées que le vent emporte parfois très loin de l’arbre qui les a fait naître.

Leur symbole pourrait devenir particulièrement puissant pour les Vuté. Le samara voyage, traverse l’espace, tombe sur une autre terre et, lorsque les conditions le permettent, s’enracine sans perdre la mémoire de l’arbre dont il provient. Il raconte admirablement l’histoire d’un peuple voyageur. Ses deux ailes peuvent également représenter l’équilibre entre le passé et l’avenir, entre l’homme et la femme, entre la terre d’origine et la terre d’accueil. Plusieurs samaras réunis deviennent enfin le symbole de la communauté : dispersés par l’histoire, mais reliés par une même mémoire. Ainsi pourrait naître une véritable tenue identitaire Vuté, immédiatement reconnaissable parmi les grandes parures traditionnelles du Cameroun. Le vert raconterait la forêt ; le blanc tracerait le Nil et l’itinéraire ; l’ocre et le marron conserveraient la mémoire de la terre et du désert ; le palmier et la pyramide évoqueraient l’origine revendiquée ; la lance rappellerait le guerrier protecteur ; le foulard consacrerait la dignité de la femme ; et le samara raconterait le voyage, la dispersion et l’enracinement.
