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A Chicago, en regardant les Bamileké se retrouver autour de Sa Majesté le roi Soukoudjou, une question devrait traverser l’esprit de chaque Babouté vivant loin du Cameroun. Et si nous prenions, nous aussi, le temps de regarder ce que les autres peuples camerounais ont réussi à construire par la force du rassemblement ? Non pour les imiter servilement, encore moins pour renoncer à ce que nous sommes, mais pour comprendre une vérité aussi ancienne que les peuples eux-mêmes. Une communauté qui sait se retrouver, se reconnaître et défendre ce qu’elle possède devient plus forte que la somme des individus qui la composent. Les Bamileké nous donnent ici une leçon qui mérite d’être méditée. Ils appartiennent à des chefferies différentes, parlent plusieurs variantes linguistiques, viennent de territoires distincts et portent des histoires particulières. Pourtant, lorsqu’il faut affirmer une identité commune, transmettre une mémoire, soutenir une initiative ou montrer au monde qu’ils appartiennent à une même grande famille culturelle, les différences cessent d’être des frontières. Elles deviennent une richesse. À Chicago, ils n’étaient plus seulement originaires de tel village ou de telle chefferie.

Ils étaient les enfants d’une histoire qu’ils avaient décidé de porter ensemble. C’est peut-être là que commence notre propre interrogation. Où sommes-nous, nous autres Babouté, lorsque vient le moment de faire entendre collectivement notre voix au-delà des frontières du Cameroun ? Où sont nos grandes rencontres de diaspora capables de réunir nos enfants de France, de Belgique, d’Allemagne, de Suisse, du Canada, des États-Unis et d’ailleurs ? Où sont les rendez-vous réguliers au cours desquels nos doyens, nos intellectuels, nos sœurs, nos étudiants, nos artistes, nos chercheurs et nos anciens mettent leurs compétences en commun pour réfléchir à l’avenir de notre communauté ? Où sont les espaces dans lesquels nos enfants nés à Paris, Bruxelles, Montréal, Londres ou Washington peuvent entendre parler de leurs origines, découvrir leurs langues, leurs traditions, leurs grandes figures et comprendre que leur histoire n’a pas commencé le jour où leurs parents ont obtenu un passeport pour partir à l’étranger ? Nous sommes nombreux hors du Cameroun, mais être nombreux ne signifie pas nécessairement être puissants. La puissance d’une diaspora ne se mesure pas seulement au nombre de ses diplômés, à la réussite individuelle de quelques-uns, aux belles voitures, aux maisons construites au pays ou aux titres professionnels inscrits sur des cartes de visite.

Elle se mesure aussi à sa capacité d’organisation. Elle se reconnaît aux réseaux économiques qu’elle construit, aux étudiants qu’elle accompagne, aux jeunes entrepreneurs qu’elle finance, aux associations qu’elle fait vivre, aux projets collectifs qu’elle réalise et au patrimoine culturel qu’elle transmet à la génération suivante. Il faut avoir le courage de nous regarder nous-mêmes. Nous avons parfois privilégié les trajectoires individuelles là où nous aurions dû bâtir des ambitions collectives. Nous savons célébrer la réussite d’un fils ou d’une fille de chez nous, mais nous avons encore à apprendre à transformer cette réussite individuelle en force communautaire. Nous savons nous reconnaître dans les cérémonies familiales et les moments de deuil, mais il nous reste à faire de cette solidarité circonstancielle une organisation permanente capable de produire des projets, des institutions, des rencontres culturelles, des réseaux professionnels et des investissements durables. L’exemple bamileké devient alors intéressant non parce que tout serait parfait chez eux, mais parce qu’ils ont compris depuis longtemps qu’une communauté dispersée peut continuer à fonctionner comme une communauté.

L’éloignement géographique ne condamne pas nécessairement un peuple à la dissolution. On peut vivre à Chicago et continuer à regarder vers Bandjoun. On peut réussir à Paris, Londres ou Montréal sans considérer son village comme une vieille photographie appartenant au passé. On peut devenir médecin, ingénieur, professeur, entrepreneur ou chercheur dans les plus grandes métropoles du monde et conserver suffisamment de mémoire pour tendre la main à celui qui vient après soi. Les Sawa nous offrent également, à leur manière, une illustration de la puissance du patrimoine partagé. Malgré la diversité des communautés, certaines grandes manifestations culturelles sont devenues des espaces de visibilité, de transmission et de rassemblement. C’est précisément cela que nous devons retenir. Les peuples qui durent ne sont pas nécessairement ceux qui ne connaissent aucune divergence. Ce sont souvent ceux qui ont appris à placer certaines choses au-dessus de leurs divergences. Chez nous aussi, les différences existent. Elles font partie de notre histoire et de notre géographie. Mais aucune différence de village, de famille, de génération, de statut social ou de parcours personnel ne devrait devenir suffisamment importante pour nous empêcher de reconnaître ce qui nous rassemble. Nos appartenances particulières ne devraient pas détruire notre appartenance commune.

Un arbre possède plusieurs branches sans que chacune soit obligée de renier le tronc. Nous devons également comprendre que la diaspora constitue aujourd’hui un immense levier de développement. Celui qui vit en Europe ou en Amérique possède parfois des connaissances, des réseaux, une expérience professionnelle et une capacité d’ouverture dont son village d’origine pourrait bénéficier. Mis bout à bout, ces petits pouvoirs individuels peuvent devenir une puissance extraordinaire. Un médecin peut transmettre son expérience. Un enseignant peut participer à la création d’une bibliothèque. Un ingénieur peut conseiller un projet. Un entrepreneur peut accompagner un jeune. Un universitaire peut documenter notre histoire. Un informaticien peut créer des archives numériques. Un artiste peut porter notre culture sur les scènes internationales. Un journaliste peut faire connaître notre patrimoine. Un père ou une mère peut simplement apprendre à son enfant d’où il vient. Personne n’est trop petit lorsqu’un peuple décide véritablement de se mettre en mouvement. Il nous faut surtout apprendre à remplacer la compétition des personnes par la complémentarité des compétences.

Nous perdons une énergie considérable lorsque chacun veut être le premier, lorsque chaque initiative devient l’affaire d’un homme, lorsque les susceptibilités prennent le dessus sur l’intérêt collectif. Nous devons sortir de cette logique. Celui qui possède une idée n’est pas nécessairement celui qui doit tout diriger. Celui qui possède de l’argent n’est pas nécessairement celui qui possède la meilleure vision. Celui qui possède des diplômes n’est pas nécessairement celui qui connaît le mieux nos traditions. Nous avons besoin de toutes ces forces réunies. Voilà pourquoi Chicago devrait être pour nous davantage qu’une belle image venue d’Amérique.

Cette rencontre devrait fonctionner comme un miroir. Lorsque des centaines de personnes peuvent traverser des villes et parfois des États pour venir célébrer ensemble leur appartenance, lorsque des enfants nés à des milliers de kilomètres du Cameroun portent avec fierté les signes culturels transmis par leurs parents, nous devons nous demander ce que nous voulons transmettre aux nôtres. Car le véritable danger n’est pas seulement notre manque d’organisation aujourd’hui. Le véritable danger serait qu’un jour nos petits-enfants ne sachent plus qui nous étions. Une génération qui ne transmet rien condamne la suivante à rechercher ses racines dans les livres écrits par les autres. Nos langues peuvent disparaître. Nos récits peuvent s’effacer.

le congrès des vutés

Les noms de nos anciens peuvent sombrer dans l’oubli. Nos traditions peuvent devenir des curiosités photographiques. Et lorsqu’un peuple perd progressivement sa mémoire, il finit par habiter le monde sans véritablement savoir d’où il vient. Il est donc temps de transformer notre nostalgie en projet. Nous devons rêver d’une grande rencontre internationale des Babouté de la diaspora, organisée périodiquement dans une grande ville du monde. Nous devons imaginer un réseau réunissant nos cadres, nos entrepreneurs, nos universitaires, nos artistes, nos jeunes et nos patriarches. Nous devons créer des mécanismes de solidarité pour accompagner les étudiants, soutenir les initiatives économiques, promouvoir notre culture, documenter notre histoire et participer concrètement au développement de nos localités d’origine. Nous devons surtout offrir à nos enfants un espace où ils puissent se rencontrer et comprendre qu’au-delà de leurs nationalités française, américaine, canadienne, belge ou britannique, une histoire plus ancienne les relie. L’heure n’est donc plus aux querelles inutiles ni aux petites chapelles. Elle n’est plus à savoir qui sera devant et qui marchera derrière.

Il ne s’agit pas de construire une organisation pour satisfaire quelques ambitions personnelles. Il s’agit de bâtir quelque chose qui nous survivra. Ceux qui commenceront cette œuvre ne seront peut-être pas ceux qui en récolteront les plus beaux fruits. Cela n’a aucune importance. Les ancêtres plantaient également des arbres sous lesquels ils savaient qu’ils ne s’assiéraient jamais. Je suis désormais prêt à tendre la main à toutes les âmes de bonne volonté. À ceux qui viennent de chez nous et qui vivent en France, en Europe, en Amérique, en Afrique et partout ailleurs. À ceux qui ont beaucoup réussi comme à ceux qui commencent seulement leur chemin.

Aux anciens qui portent la mémoire, aux jeunes qui portent l’avenir, aux femmes et aux hommes capables de dépasser les susceptibilités et les anciennes divisions. Il ne s’agit pas de demander à chacun de penser de la même manière. L’unité n’est pas l’uniformité. Il s’agit simplement d’accepter que certaines causes sont plus grandes que nos personnes. Regardons les Bamileké de Chicago et retenons la leçon essentielle. Leur force ne vient pas de l’absence de différences, mais de leur capacité à faire exister une identité commune malgré ces différences. Regardons également les autres communautés camerounaises qui savent se retrouver autour de leur patrimoine. Puis regardons-nous sans honte, mais sans complaisance. Nous pouvons faire davantage. Nous devons faire davantage.

Alors, Babouté de la diaspora, retrouvons-nous. Apprenons à nous connaître avant de vouloir nous juger. Créons des ponts entre nos associations, nos villages, nos familles et nos générations. Mettons nos intelligences, nos expériences, nos relations et nos moyens au service d’une ambition qui nous dépasse. Faisons en sorte qu’un enfant Babouté né demain à Paris, Chicago ou Montréal puisse être parfaitement citoyen du pays où il grandit tout en sachant avec fierté d’où venaient ses ancêtres. Nous n’avons pas besoin d’être identiques pour marcher ensemble. Nous avons seulement besoin de savoir pourquoi nous marchons. Une communauté  dispersée  est une communauté qui a perdu ses repères et surtout ses repaires. Une diaspora organisée peut devenir une force. Une mémoire transmise peut traverser les siècles. Et lorsque les enfants d’une même histoire cessent enfin de compter leurs différences pour commencer à additionner leurs forces, la distance, les frontières et même le temps deviennent incapables de les séparer. Il est peut-être temps et comme je l’ai dit plus haut, mes portes restent désormais ouvertes pour de telles initiatives historiques.

Calvin Djouari

Ecrivain Romancier

Directeur de publication d’Afriksurseine

djouari2@yahoo.com

00 336 13 73 11 70

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