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A la suite de la parution de mon livre Le Roi Nguila, de nombreuses personnes m’ont adressé leurs observations sur son contenu. Si les critiques formulées par ceux qui avaient effectivement lu l’ouvrage retenaient toute mon attention, les autres me paraissaient moins recevables, dans la mesure où leurs auteurs ne s’étaient pas donné la peine de lire le livre et s’étaient contentés des différents articles que j’avais publiés à l’occasion de sa sortie. Ce qui était véritablement gênant dans ces  formes de critiques, c’était le fait qu’elles étaient formulées sans une véritable compréhension de ce qu’est une œuvre littéraire. Il me paraît donc nécessaire d’apporter ici quelques précisions indispensables, notamment sur la nature de mon livre et de sa portée littéraire, sur les limites de la tradition orale et sur la manière dont il convient d’aborder un récit inspiré de l’histoire d’un peuple ou d’un personnage. Tout se situe dans cette affaire sur  la question de l’origine de Nguila et de Nguté. À ce sujet, quatre versions différentes m’ont été communiquées. Selon la première, défendue par Sylvine Djebé, épouse de l’ancien chef de Nguila, Nguila et Nguté seraient des frères jumeaux. Selon la deuxième, rapportée par Gervais, ils seraient les fils de deux hommes qui étaient eux-mêmes frères jumeaux. La troisième version, provenant d’un ecclésiastique, affirme que les deux enfants seraient nés le même jour, mais de parents différents. Ils auraient été mis au monde par une même accoucheuse, réputée pour ses pouvoirs extraordinaires, qui aurait assisté successivement aux deux naissances, séparées d’à peine trente minutes. Enfin, selon une quatrième tradition, le premier enfant serait né normalement, tandis que le second aurait été découvert le lendemain sur le chemin des champs. Afin d’assurer sa survie, les habitants auraient décidé de le confier à la femme qui venait d’accoucher dans le village, afin qu’elle puisse l’allaiter. J’ai aussi lu de nombreux écrits y compris ceux issus des archives allemands.

J’ai accueilli chacune de ces déclarations avec le respect, la réserve et la lucidité qu’imposent les sources orales. Elles méritent d’être écoutées et préservées, car elles constituent une part essentielle de la mémoire collective. Toutefois, elles appellent également une réflexion critique. Le travail de l’écrivain consiste précisément à recueillir ces témoignages, à les confronter, à les interpréter et à les reconstruire dans une œuvre cohérente. Il est évident que ce qui est rapporté ici relève principalement de ce que la littérature désigne sous les noms de récit mythique ou de récit légendaire. Un tel récit, transmis de génération en génération, possède une incontestable valeur culturelle, symbolique et mémorielle. Il nous renseigne sur les croyances, les représentations, les espérances et l’imaginaire d’une communauté. Cela signifie qu’il ne saurait être présenté comme une vérité historique absolue, incontestable et définitivement établie. Une tradition orale demeure, par définition, une parole transmise. Or toute parole qui traverse le temps se transforme. Elle reçoit quelque chose de chaque époque, de chaque famille, de chaque narrateur et de chaque sensibilité. Certains détails sont oubliés, d’autres sont amplifiés, tandis que d’autres encore sont ajoutés afin de rendre le récit plus impressionnant, plus cohérent ou plus conforme aux attentes de ceux qui l’écoutent.

C’est précisément pour cette raison que l’historien sérieux confronte les témoignages, examine les archives, analyse les dates, vérifie les filiations et distingue les faits établis des interprétations. Même les sources écrites ne sont jamais totalement neutres. L’histoire porte toujours, dans une certaine mesure, l’empreinte de celui qui l’écrit. Elle est influencée par son époque, sa culture, ses intérêts, ses convictions et, parfois, ses préjugés. L’existence d’un document écrit ne suffit donc pas, à elle seule, à garantir une vérité parfaite. La Bible, par exemple, a donné lieu à des lectures religieuses, historiques, symboliques et littéraires extrêmement diverses. De la même manière, un roman comme Da Vinci Code a connu un succès mondial en mêlant des éléments historiques, des références religieuses, des hypothèses controversées et une construction romanesque. Pourtant, personne ne devrait confondre la puissance narrative d’une œuvre avec une démonstration scientifique.

C’est ici qu’il convient de comprendre la différence fondamentale entre le travail de l’historien et celui de l’écrivain. Dans mon livre, je précise clairement que je ne prétends pas faire œuvre d’historien au sens strict. Je fais œuvre de littérature. Cette distinction n’est ni une faiblesse ni une fuite devant la vérité. Elle constitue, au contraire, un choix artistique pleinement assumé. Le récit historique, le récit romanesque et le récit fantastique obéissent à des logiques différentes, mais ils peuvent se rencontrer dans une même œuvre et s’enrichir mutuellement. Le récit historique permet de préserver la mémoire d’une époque, d’un peuple ou d’un personnage. Il offre aux jeunes générations des repères essentiels et les aide à comprendre que leur présent ne s’est pas construit dans le vide. Il leur apprend d’où elles viennent, quelles luttes ont précédé leur naissance et quelles valeurs ont permis à leurs ancêtres de traverser les épreuves. C’est pourquoi il est important d’enseigner le récit historique aux enfants. Il développe leur sens du temps, leur curiosité, leur esprit critique et leur conscience de l’héritage collectif. Mais il faut également leur apprendre qu’un récit historique peut comporter des incertitudes, des silences, des contradictions et plusieurs interprétations. L’histoire n’est pas une récitation mécanique. Elle est une recherche exigeante, fondée sur la confrontation des sources et sur une réflexion permanente autour de la vérité. Le récit romanesque, quant à lui, ne se limite pas à l’énumération des faits. Il donne une chair, une voix et une âme aux personnages. Il permet au lecteur de pénétrer dans leurs pensées, de partager leurs inquiétudes, d’admirer leur courage et de comprendre leurs choix. Là où l’histoire peut parfois demeurer froide, fragmentaire ou silencieuse, le roman rétablit la chaleur humaine. Il crée des situations, imagine des dialogues, construit des scènes et insuffle du mouvement à ce que les archives ont parfois laissé figé.

Enseigner le récit romanesque aux enfants est essentiel, car il développe leur imagination, leur sensibilité et leur capacité à se mettre à la place des autres. Le roman leur apprend que la vie humaine ne se résume ni à des dates ni à des noms. Elle est faite de rêves, de conflits, d’échecs, de fidélités, de trahisons et de dépassements de soi. Le récit romanesque constitue ainsi une véritable école de l’intelligence émotionnelle. L’un des critiques de mon livre s’est appuyé sur les propos d’un ecclésiastique pour contester certains détails. Cette démarche m’a surpris. À mes yeux, le fait d’être un homme d’Église ne saurait, à lui seul, faire de quelqu’un une autorité intellectuelle ou historique incontestable. Le statut religieux, la fonction spirituelle ou le prestige moral d’un individu ne garantissent ni l’exactitude de ses souvenirs ni la véracité absolue de ses affirmations. Lorsqu’un témoignage ne repose ni sur des recherches méthodiques, ni sur des publications scientifiques, ni sur une participation à des travaux universitaires ou à des colloques spécialisés, il doit être accueilli avec la même prudence critique que toute autre source orale. L’Église demeure une institution religieuse dont la mission première est spirituelle. Son rôle n’est pas de produire des démonstrations historiques. L’histoire nous enseigne d’ailleurs que certaines institutions religieuses et plusieurs de leurs représentants ont parfois contribué à diffuser des interprétations illusoires, des récits orientés ou des vérités présentées comme définitives avant d’être remises en question par les progrès de la recherche historique. Il convient donc d’éviter d’ériger la parole d’un homme d’Église en référence universelle et incontestable.

Pour ma part, je ne considère jamais la qualité d’ecclésiastique comme un critère suffisant pour faire d’un individu un modèle intellectuel ou une autorité historique. Comme toute institution humaine, l’Église a connu, au cours de son histoire, ses grandeurs, mais aussi ses erreurs et ses contradictions. La vérité historique ne repose jamais sur la parole d’un seul individu, fût-il pasteur, prêtre, chef traditionnel, universitaire ou intellectuel reconnu. Elle résulte d’un patient travail de comparaison des sources, de vérification des faits, de confrontation des témoignages et d’exercice constant du doute méthodique. L’exemple de Cheikh Anta Diop est, à cet égard, particulièrement éclairant. Lorsqu’il défendit la thèse d’une Égypte ancienne profondément africaine et noire, il remit en cause des certitudes longtemps considérées comme incontestables dans le monde académique. Ses recherches démontrèrent qu’une vérité admise pendant des siècles peut parfois n’être que le résultat d’une interprétation dominante de l’histoire. Son œuvre rappelle que le savoir progresse précisément parce qu’il accepte la confrontation des idées et la remise en question des dogmes. C’est pourquoi il convient de faire preuve d’une grande prudence face aux sources orales. Elles sont précieuses parce qu’elles conservent la mémoire des peuples et transmettent des éléments que les archives écrites ont parfois ignorés. Elles constituent un patrimoine culturel inestimable.

Toutefois, elles demeurent fragiles, évolutives et susceptibles de subir des transformations au fil des générations. Elles ne peuvent donc être accueillies sans esprit critique ni confrontation avec d’autres témoignages. Cela ne signifie nullement qu’il faille les rejeter. C’est d’ailleurs tout le contraire de la démarche que j’ai adoptée. J’ai choisi de prendre en considération les quatre versions qui m’ont été rapportées, en les confrontant les unes aux autres afin de construire un récit cohérent qui tient compte de la rationalité. Mon objectif n’était pas de proclamer une vérité historique définitive, mais de composer une œuvre littéraire dans laquelle la tradition orale nourrit un récit où l’histoire, la légende et l’imaginaire dialoguent harmonieusement. Le Roi Nguila est avant tout un récit fantastique inspiré d’une mémoire historique. Il appartient au genre romanesque du fantastique parce qu’il introduit dans son univers une part de mystère et d’inexplicable. Il met en scène des phénomènes qui viennent troubler les certitudes ordinaires et conduisent le lecteur à hésiter entre le réel et le surnaturel, entre ce qui relève de l’histoire et ce qui appartient au monde des esprits, des symboles et des forces invisibles. Le fantastique, tel que je le conçois dans cet ouvrage, n’est pas une simple invention destinée à divertir. Il traduit un rapport particulier aux ancêtres, à la nature, aux présages, au sacré et aux croyances qui fondent l’identité d’un peuple. Il permet d’exprimer, sous une forme littéraire, les interrogations les plus profondes concernant la naissance, la mort, le pouvoir, la destinée et l’invisible.

Je souhaite que chaque jeune Vuté puisse lire ce livre. Au-delà de l’histoire qu’il raconte, il éveillera son imagination, l’invitera à réfléchir sur les symboles de la tradition et lui fera découvrir une partie de l’héritage culturel de ses ancêtres. Il y trouvera également des enseignements moraux et philosophiques qui, sans prétendre relater des faits littéralement vrais, expriment une vérité plus profonde sur la condition humaine. Le fantastique possède cette force singulière de parler de la peur, de la jalousie, du courage, de la faute, de la justice ou du destin avec une intensité que le discours purement rationnel ne peut atteindre. Une œuvre littéraire peut donc partir d’un fait réel, intégrer des traditions orales, utiliser les procédés du roman et s’ouvrir au fantastique sans perdre pour autant sa valeur. Elle peut mêler l’histoire, la légende, le symbole et l’imaginaire sans renoncer à sa crédibilité littéraire. Sa mission n’est pas seulement de démontrer. Elle consiste aussi à transmettre une mémoire, à émouvoir, à interroger le lecteur et à faire vivre une civilisation. C’est dans cette perspective qu’il convient de lire Le Roi Nguila. En réalité, aucune des versions rapportées ne peut aujourd’hui être démontrée de manière irréfutable. Aucun témoin ne possède de preuve définitive de ce qu’il avance. C’est précisément dans cet espace d’incertitude que le romancier trouve sa liberté créatrice. Il rassemble les différentes traditions, les fait dialoguer, leur donne une cohérence narrative et construit une œuvre qui pourra, avec le temps, contribuer à préserver cette mémoire collective.

La littérature possède cette liberté exceptionnelle de faire cohabiter plusieurs genres dans un même récit. Elle permet au récit historique, au récit romanesque, au récit légendaire et au récit fantastique de se rencontrer, de se compléter et de s’enrichir mutuellement. C’est cette richesse qui donne au roman sa profondeur et sa puissance évocatrice. Dans la rédaction de cet ouvrage, je n’ai pas travaillé dans la précipitation. J’y ai consacré une année entière. J’ai pris le temps d’écouter, de comparer les témoignages, de vérifier les informations disponibles et de réfléchir à la meilleure manière de restituer cette mémoire collective. L’ouvrage a été préfacé par Mossi Philippe Djouty, qui connaît intimement cet univers culturel. Ses conseils, ses observations et son expérience m’ont été particulièrement précieux. Ils m’ont aidé à adopter une méthode rigoureuse afin de respecter les traditions orales tout en évitant de tomber dans l’affirmation gratuite ou dans la certitude excessive. Il convient donc d’éviter de s’imposer  comme si l’on détenait seul la vérité absolue. En l’absence de documents historiques incontestables, nous demeurons dans le domaine des traditions orales, avec toute leur richesse, mais aussi avec toutes leurs limites. Écrire sur un tel sujet constitue une immense responsabilité. Cela ne signifie pas pour autant qu’une œuvre littéraire échappe à la critique. Toute œuvre publiée s’expose naturellement à la discussion. Mais une critique digne de ce nom doit être argumentée, équilibrée et fondée sur une connaissance réelle du genre littéraire concerné. Elle doit d’abord chercher à comprendre l’intention de l’auteur avant de porter un jugement. On ne critique pas un roman comme on rectifie un registre d’état civil.

On ne lit pas un récit fantastique comme un rapport administratif. On ne juge pas une légende avec les seuls critères d’un procès-verbal. Chaque genre littéraire possède ses règles, ses libertés, ses exigences et sa propre logique. Mon livre a pour vocation de promouvoir l’art, la civilisation, les origines et la philosophie du peuple Vuté. Il ambitionne de mettre en lumière un patrimoine qui mérite d’être connu bien au-delà des familles, des villages et des cercles d’initiés. L’ouvrage associe une dimension historique, des éléments issus de la tradition orale, des passages fantastiques, des procédés propres à la nouvelle et une véritable construction romanesque. C’est précisément cette diversité des registres qui fait son originalité et sa richesse littéraire. Ces choix répondent à une ambition précise, donner au lecteur le désir de découvrir cette civilisation. Un livre qui ne serait qu’une accumulation sèche de noms, de dates et de filiations risquerait de décourager le public. La littérature doit aussi séduire l’intelligence, toucher le cœur et éveiller l’imagination. Elle doit donner envie de tourner les pages. C’est pourquoi j’ai choisi de mettre en valeur le courage, l’héroïsme, l’intelligence tactique et le génie stratégique du personnage.

Ces qualités sont essentielles, notamment pour les jeunes lecteurs. Elles leur offrent des figures auxquelles ils peuvent s’identifier. Elles leur apprennent que la grandeur d’un homme ne réside pas seulement dans sa naissance ou dans son pouvoir, mais dans sa capacité à défendre les siens, à affronter l’adversité, à réfléchir avant d’agir et à inscrire son existence dans une destinée collective. Il fallait une œuvre consacrée à cet homme dont les Vutés ont toujours cité le nom. Il fallait le faire sortir du cercle étroit des récits familiaux et lui donner une place dans l’imaginaire collectif. Lorsqu’on ne possède pas une vérité documentaire complète sur un personnage, mais que sa mémoire continue de traverser les générations, ce personnage entre progressivement dans la légende. Il devient plus grand que les simples faits qui lui sont attribués. Son récit devient alors légendaire. La légende ne signifie pas nécessairement le mensonge. Elle désigne une mémoire agrandie par le temps, l’admiration et l’imagination populaire. Elle conserve une vérité symbolique, même lorsque certains détails ne peuvent plus être vérifiés avec certitude. L’idée d’attribuer aux personnages un lien de gémellité participe précisément de cette construction mystérieuse. Elle donne au récit une profondeur supplémentaire, car, dans de nombreuses traditions africaines, la naissance de jumeaux est entourée de symboles, de croyances et de significations particulières. Ce détail ne doit pas être lu comme une simple information biologique. Il constitue aussi un procédé littéraire qui renforce l’aura du personnage et l’inscrit dans une dimension presque surnaturelle. C’est cette rencontre entre la mémoire, le mythe, le fantastique et le roman qui donne au récit son pouvoir. C’est précisément cette exigence qui a guidé mon travail.

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